‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 91 sur 370 · PETITS EXPLOITS DE LA FEUILLADE · texte numérisé non relu

PETITS EXPLOITS DE LA FEUILLADE

retranchement qui gardoit quelque passage. Tout cela étoit célébré, comme si c'eût été quelque chose. Chamillart , ravi , en recevoit les compliments , et savoit faire valoir ces merveilles au roi et à Mme de Maintenon.

Il se présente ici une anecdote très-sage à taire , très-curieuse à écrire à qui a vu les choses d'aussi près que j'ai fait ; ce qui me détermine au second parti , c'est que le fait en gros n'a pas été ignoré , et que les trônes de tous les siècles fourmillent et de toutes les nations d'aventures pareilles. Faut-il donc le dire ? nous avions une princesse charmante , qui, par ses grâces, ses soins et des façons uniques en elle, s'étoit emparée du cœur et des volontés du roi , de Mme de Maintenon et de Mgr le duc de Bourgogne. Le mécontentement extrême , trop justement conçu contre le duc de Savoie, son père, n'avoit pas apporté la plus petite altération à leur tendresse pour elle. Le roi, qui ne lui cachoit rien , qui travailloit avec les ministres en sa présence toutes les fois qu'elle y vouloit entrer et demeurer , eut toujours l'attention pour elle de ne lui ouvrir jamais la bouche de tout rien de ce qui pouvoit regarder le duc son père , ou avoir trait à lui. En particulier, elle sautoit au cou du roi à toute heure, se mettoit sur ses genoux, le tourmentoit de toutes sortes de badinages, visitoit ses papiers, ouvroit et lisoit ses lettres en sa présence, quelquefois malgré lui, et en usoit de même avec Mme de Maintenon. Dans cette extrême liberté, jamais rien ne lui échappa contre personne ; gracieuse à tous et parant même les coups, toutes les fois qu'elle le pouvoit, attentive aux domestiques intérieurs du roi, n'en dédaignant pas les moindres; bonne aux siens et vivant avec ses dames comme une amie , et en toute liberté, vieilles et jeunes; elle étoit l'âme de la cour, elle en étoit adorée ; tous grands et petits , s'empressoient à lui plaire ; tout manquoit à chacun en son absence, tout étoit rempli par sa présence; son extrême faveur la faisoit infiniment compter, et ses manières lui attachoient tous les cœurs. Dans cette situation brillante le sien ne fut pas insensible.

Nangis, que nous voyons aujourd'hui un fort plat maréchal de France, étoit alors la fleur des pois; un visage gracieux sans rieu de rare , bien fait sans rien de merveilleux , élevé dans l'intrigue et dans la galanterie par la maréchale de Rochefort , sa grand'mère et Mme de Blansac, sa mère, qui y étoient des maîtresses passées. Produit tout jeune par elles dans le grand monde, dont elles étoient une espèce de centre, il n'avoit d'esprit que celui de plaire aux dames, de parler leur langage et de s'assurer les plus désirables par une discrétion qui n'étoit pas de son âge et qui n'étoit plus de son siècle. Personne que lui n'étoit alors plus à la mode; il avoit eu un régiment tout enfant; il avoit montré de la volonté, de l'application, et une valeur brillante a la guerre, que les dames avoient fort relevée et qui suffisoit à son âge; il étoit fort de la cour de Mgr le duc de Bourgogne , et à peu près de son âge , et il en étoit fort bien traité. Ce prince , passionnément amoureux de son épouse, n'étoit pas fait comme Nangis; mais la princesse répondoit si parfaitement à ses empressements qu'il est mort sans soupçonner jamais

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