‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 94 sur 370 · MAULEVRIER · texte numérisé non relu

MAULEVRIER

Bourgogne, En sortant il lui donna la main et prit un jour qu'il savoit queDangeau, chevalier d'honneur, étoit absent. Les écuyers, soumis au premier écuyer son beau-père , s'étoient accoutumés à lui céder cet honneur à cause de sa voix éteinte , pour le laisser parler en chemin , et se retiroient par respect pour ne pas entendre. Les dames suivoient toujours de loin, tellement qu'en pleins appartements et au milieu de tout le monde, il avoit, depuis la chapelle jusqu'à l'appartement de Mme la duchesse de Bourgogne, la commodité du tète-à-tête, qu'il s'étoit donné plusieurs fois. Ce jour-là il chanta pouille sur Nangis à la princesse , l'appela par toutes sortes de noms , la menaça de tout faire savoir au roi, à Mme de Maintenon, au prince son mari, lui serra les doigts à les lui écraser, en furieux, et la conduisit de la sorte jusque chez elle. En arrivant, tremblante et prête à s'évanouir, elle entra tout de suite dans sa garde-robe , et y appela Mme de Nogaret , qu'elle appeloit sa petite bonne, et à qui elle alloit volontiers au conseil, quand elle ne savoit plus où elle en étoit. Là elle lui raconta ce qui venoit de lui arriver, et lui dit qu'elle ne savoit comment elle n'étoit pas rentrée sous les parquets , comment elle n'en étoit pas morte , comment elle avoit pu arriver jusque chez elle. Jamais elle ne fut si éperdue. Le même jour Mme de Nogaret le conta à Mme de Saint-Simon et à moi . dans le dernier secret et la dernière confiance. Elle conseilla à la princesse de filer doux avec un fou si dangereux et si fort hors de tout sens et de toute mesure , et toutefois d'éviter sur toute chose de se commettre avec lui. Le pis fut qu'au partir de là, il menaça, dit force choses sur Nangis, comme un homme qui en étoit vivement ofi'ensé , qui étoit résolu d'en tirer raison et de l'attaquer partout. Quoiqu'il n'en dît pas la cause , elle étoit claire. On peut juger de la frayeur qu'en conçut la princesse de la peur et des propos de Mme de La Vrillière et de ce que devint Nangis. Il étoit brave de reste pour n'en craindre personne, et prêter le collet à quiconque , mais le prêter sur pareil sujet, il en pâmoit d'effroi. Il voyoit sa fortune et des suites affreuses entre les mains d'un fou furieux. Il prit le parti de l'éviter avec le plus grand soin qu'il pût, de paroître peu, et de se taire.

Mme la duchesse de Bourgogne vivoit dans des mesures et des transes mortelles, et cela dura plus de six semaines de la sorte, sans que pourtant elle en ait eu autre chose que l'extrême peur. Je n'ai point su ce qui arriva, ni qui avertit Tessé, mais il le fut et fit un trait d'habile homme. Il persuada son gendre de le suivre en Espagne, où il lui fit voir les cieux ouverts pour lui. Il parla à Fagon, qui du fond de sa chambre et du cabinet du roi voyoit tout et savoit tout. C'étoit un homme d'infiniment d'esprit, et avec cela un bon et honnête homme. Il entendit à demi-mot, et fut d'avis qu'après tous les remèdes que Maulevrier avoit tentés pour son extinction de voix et sa poitrine, il n'y avoit plus pour lui que l'air des pays chauds; que l'hiver où on alloit entrer le tueroit infailliblement en France et lui seroit salutaire dans un pays où cette saison est une des plus belles et des plus tempérées de Tannée ; ce fut donc sur le pied de remède et comme l'on va aux eaux , que Maulevrier alla en Espagne. Cela fut donné ainsi à toute la cour et

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