PRINCESSE DE MONTAUBAN
Un frère de M. de Guéméné mourut en ce temps-ci. Il se faisoit appeler le prince de Montauban. C'étoit un homme obscur et débauché que personne ne voyoit jamais, et qui pour vivre avoit épousé la veuve de Rannes, tué lieutenant général et mestre de camp général des dragons . laquelle étoit Bautru , sœur du chevalier de Nogent , et de Nogent , tué au passage du Rhin , beau-frère de M. de Lauzun. On a vu (t. I",' p. 370) comment Monsieur escroqua au roi un tabouret pour elle. C'étoit une bossue , tout de travers , fort laide , pleine de blanc , de rouge et de filets bleus pour marquer les veines, de mouches, de parures et d'affiquets, quoique déjà vieille, qu'elle a conservés jusqu'à plus de quatrevingts ans qu'elle est morte. Rien de si effronté, de si débordé, de si avare , de si étrangement méchant que cette espèce de monstre , avec beaucoup d'esprit et du plus mauvais , et toutefois de l'agrément quand elle vouloit plaire. Elle étoit toujours à Saint-Cloud et au Palais-Royal quand Monsieur y étoit, à qui on reprochoit de l'y souffrir, quoique sa cour ne fût pas délicate sur la vertu. Elle n'approchoit point de la cour, et personne de quelque sorte de maintien ne lui vouloit parler quand rarement on la rencontroit. Elle passoit sa vie au gros jeu et en débauches, qui lui coûtoient beaucoup d'argent. A la fin Monsieur fit tant que , sous prétexte de jeu , il obtint un voyage de Marly . Les Rohan , c'est-à-dire alors Mme de Soubise , l'y voyant parvenue , la soutint de son crédit; elle joua, fit cent bassesses à tout ce qui la pouvoit aider, s'ancra à force d'esprit, d'art et de hardiesse. Le jeu l'appuya beaucoup. Son jargon à Marly amusa Mme la duchesse de Bourgogne: la princesse d'Harcourt la protégea chez Mme de Maintenon , qu'elle vit quelquefois. Le roi la faisoit causer quelquefois aussi à table; en un mot, elle fut de tous les Marlys et bien que l'horreur de tout le monde, il n'y en eut plus que pour elle , en continuant la licence de sa vie , ne la cachant pas , et sans se donner la peine^u mérite des repenties. Elle survécut le roi , tira gros de M. le duc d'Orléans , quoiqu'il la méprisât parfaitement , et mourut tout comme elle avoit vécu. Elle avoit un fils de son premier mari qui servoit et qu'elle traitoit fort mal , et une fille du second qu'elle avoit faite religieuse.
Je perdis un ami avec qui j'avois été élevé , qui étoit un très-galant homme, et qui promettoit fort : c'étoit le fils unique du comte de Grignan et de cette Mme de Grignan si adorée dans les lettres de Mme de Sévigné, sa mère, dont cette éternelle répétition est tout le défaut. Le comte de Grignan , chevalier de l'ordre en 1688 , s'étoit ruiné à commander en Provence , dont il étoit seul lieutenant général. Ils marièrent donc leur fils à la fille d'un fermier général fort riche. Mme de Grignan , en la présentant au monde, en faisoit ses excuses; et avec ses minauderies , en radoucissant ses petits yeux , disoit qu'il falloit bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savoit un gré infini de ce bon mot, qu'avec raison chacun trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint-Amant, son père, qui se prètoit à tout pour leurs dettes, l'apprit enfin . et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet. Sa pauvre fille n'en fut pas mieux traitée; mais cela ne dura pas longtemps. Son mari, SAi.NT-Si:\iux m 0
122 MORT DE COJGNY. [1704]
qui s'étoit fort distingué à la bataille d'Hochst:'dt, mourut, au commencement d'octobre , à Thionville ; on dit que ce fut de la petite vérole. 11 avoit un régiment , étoit brigadier et sur le point d'avancer. Sa veuve , qui n'eut point d'enfants, étoit une sainte , mais la plus triste et la plus silencieuse que je vis jamais. Elle s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie , peut-être une vingtaine d'années , sans en sortir que pour aller à l'église et sans voir qui que ce fût.
Coigny, dont j'ai assez parlé pour n'avoir plus rien à en dire, avoit passé le Rhin avec son corps destiné sur la Moselle , lorsque le maréchal de Villeroy le passa après le malheur d'Hochstedt, et nos armées prêtes à rentrer en Alsace. Il fut renvoyé avec son corps sur la Moselle. Il n' avoit pu se consoler de n'avoir pas compris l'énigme de Chamillart, et d'avoir , sans le savoir , refusé le bâton en refusant d'aller en Bavière. Marsin l'avoit eu en sa place. Depuis l'hiver que Chamillart lui avoit achevé de dévoiler un mystère que le bâton de Marsin, déclaré à son arrivée en Bavière, lui avuit suffisamment révélé, il ne fit plus que tomber. Le chemin où il étoit, et l'espérance d'y revenir ne le put soutenir contre l'amertume de sa douleur. Il avoit déjà de l'âge. Il mourut sur la Moselle au commencement d'octobre, à la tête de ce petit corps qu'il y commandoit. Son fils fut plus heureux, et son petit-fils aussi, à qui on voit maintenant une si brillante fortune.
Précisément en même temps mourut aussi M. le maréchal de Duras, doyen des maréchaux de France , et frère aîné de huit ans de mon beaupère : c'étoit un grand homme maigre, d'un visage majestueux et d'une taille parfaite, le maître de tous en sa jeunesse et longtemps depuis dans tous les exercices, galant et fort bien avec les dames; de l'esprit beaucoup et un esprit libre et à traits perçants dont il ne se refusa jamais aucun; vif, mais poli, et avec considération, choix et dignité, magnifique en table et en équipages; bwiucoup de hauteur sans aucune bassesse . même sans complaisance ; toujours en garde contre les favoris et les ministres , toujours tirant sur eux , et toujours les faisant compter avec lui. Avec ces qualités, je n'ai jamais compris comment il a pu faire une si grande fortune. Jusqu'aux princes du sang et aux filles du roi, il ne contraignoit aucun de ses dits, et le roi même, en parlant à lui, en éprouva plus d'une fois et devant tout le monde , puis rioit et regardoit la compagnie, qui baissoit les yeux. Le roi, parlant un jour des majors, du détail desquels il s'étoit entêté alors, M. de Duras qui n'aimoit point celui des gardes du corps, et qui entendit que le roi ne désapprouvoit pas qu'ils se fissent ha'ir : « Par... , dit-il au roi derrière lequel il avoit le bâton , et traînant Brissac par le bras pour le montrer au roi, si le mérite d'un major est d'être ha'i, voici bien le meilleur de France , car c'est celui qui l'est le plus. » Le roi se mit à rire et Brissac confondu. Une autre fois le roi parloit du P. de La Chaise. « Il sera damné, dit M. de Duras, à tous les mille diables, mais je le comprends d'un moine dans la contrainte , la soumission . la pauvreté , qui se tire de tout cela pour être dans l'abondance, régner dans son ordre, se mêler de tout et avoir le clergé , la cour et tout le monde à ses pieds ; mais ce qui m'étonne, c'est qu'il puisse, lui, trouver un confesseur,