‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 138 sur 345 · IMPRUDENCE DE VILLARS · texte numérisé non relu

IMPRUDENCE DE VILLARS

ment qu'eux; un prompt démenti net et sec, sans détour ni enreloppe, fut le salaire de cette vérité; Montesquiou frémit, tourna le dos de la main sur la garde de son épée et sortit.

Villars , fier de ce triomphe , l'unique de sa campagne , après en avoir coup sur coup manqué deux si beaux , si sûrs , si nécessaires , se mit à braver de plus belle, d'autant mieux qu'après cet étrange essai, il ne craignoit plus d'être contredit en face; mais la vérité étoit contre lui, elle demeuroit entière , elle étoit connue de toute l'armée , et quoique Montesquiou n'en fût pas aimé , il fut visité de toute l'armée en foule. Villars enfin , un peu revenu à soi , fut fort embarrassé ; il fit des pas pour se raccommoder avec Montesquiou. Les armées, non plus que les cours, ne manquent pas de gens qui aiment à se faire de fête et à s'empresser ; il s'en trouva qui volontiers s'entremirent entre les deux maréchaux. Le second, bien fâché d'avoir à repousser contre son supérieur une injure si atroce et si publique , ne fut pas fâché d'en sortir par l'apparente porte de l'amour du bien public dans des conjonctures fâcheuses , soutenu par une réputation plus que faite sur la valeur , et par la consolation d'avoir toute l'armée pour témoin de la vérité qu'il avoit soutenue. Pour couper court à une si étrange affaire , il ne fut pas question d'éclaircissement qui n'eût pas été possible , ni d'excuse qui n'eût fait qu'aggraver; on crut qu'un air d'oubli ou de chose non avenue étoit l'unique voie à prendre. Dès le lendemain Montesquiou parut un moment chez Villars , et peu à peu ils se revirent à l'ordinaire. Pour achever tout de suite ce qui regarde cette aventure, elle revint à Paris et à la cour par toutes les lettres de l'armée. Le roi aimoit Montesquiou qu'il voyoit depuis longtemps quelquefois par les derrières , et qui étoit ami de tous les valets principaux, mais son démenti le peinoit bien moins que la cause et que les suites qu'il en voyoit par le siège de Bouchain, que les ennemis avoient formé: il ordonna donc à Villars de lui envoyer un officier général bien instruit pour lui rendre compte des mouvements qui avoient précédé ce siège. Villars, en bon courtisan, choisit Contade, major du régiment des gardes, fort connu du roi et fort dans le grand et le meilleur monde, qui étoit major général de son armée. Contade savoit aller et parler , et se tourner à propos, et fort bien à qui il avoit affaire : il s'étoit fort attaché à Villars , il étoit fort ami de la maréchale et plus qu'ami de longtemps de Mme de Maisons, soeur de la maréchale. Contade arriva le 20 août à Fontainebleau; il fut le lendemain matin vendredi conduit après la messe du roi chez Mme de Maintenon, où ils demeurèrent deux heures avec lui. Ils y retournèrent encore l'aprèsdînée où Contade prit congé ; il fut après assez longtemps seul avec le Dauphin dans son cabinet , et repartit le 22 pour retourner à l'armée. On peut juger du compte que rendit Contade, disposé comme il l'étoit, choisi et instruit par Villars , en présence de Mme de Maintenon , qui lui fut toujours si favorable , et d'un ministre moins ministre du roi et d'État que ministre de cette dame.

Marlborough , qui n'avoit jamais tenté un si dangereux hasard , se félicita publiquement d'y être échappé , et ne songea plus qu'à former ]t pïége de Boachain, qui étoit l'objet qui l'avoit engagé à s'y exposer,

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