METTENT EN PÉRIL ^'ÉRECTION DE CHAULNES
fils avec ses autres biens. Chevreuse , duclié-pairie alors éteint, avoit été érigé de nouveau, mais sans pairie, et vérifié au parlement pour M. de Chevreuse par la faveur de M. Colbert, dont il venoit d'épouser la fille aînée , et jamais M. de Chevreuse n'avoit osé rien prétendre au delà. Je pris donc la liberté de me moquer de cette seconde chimère, comme j'avois fait de la première; et je lui conseillai fort de n'appuyer point sur des fondements si ruineux, ou pour mieux dire si parfaitement nuls , mais de se fonder uniquement sur l'amitié et les services de M. le chancelier, et sur la bonté distinguée que le roi avoit pour lui, qui Tavoit empêché de rejeter la proposition, que le chancelier avoit eu Fadresse de lui faire , d'une érection nouvelle en faveur du vidame d'Amiens , laquelle , entre deux amis et pour lui en dire le vrai , n'étoit en aucun sens faisable ni recevable, et de n'aller pas gâter son afl'aire par des idées chimériques qui impatienteroient le chancelier et le rebuteraient, qui étoit pourtant l'instrument unique duquel il pût espérer une si prodigieuse fortune pour son fils. Mais je parlois à un homme qui se trompoit lui-même de la meilleure foi du monde . et qui , à force de métaphysique et de géométrie, se croyoit rendre sensibles, et aux autres ensuite , les raisonnements les plus faux , qu'il soutenoit de beaucoup d'esprit et d'un bien-dire naturel. Il ne put se déprendre de ses chimères, ni s'empêcher d'en vouloir persuader le chancelier.
Celui-ci, qui étoit vif, net, conséquent avec justesse, dont les principes étoient certains et les conséquences naturelles, petilloit, interrompoit, faisoit des négatives sèches, et après se plaignoit à moi d'un homme qui n'étoit pas content qu'on fît son second fils duc et pair sans raison quelconque autre que l'amitié, et qui vouloit que ce filt à des titres fous, chimériques, nuls, qui ne se lassoit jamais en raisonnements absurdes, et qui ne finissoit point. J'avertis plus d'une fois M. de Chevreuse qu'il raisonneroit tant qu'il échoueroit. Je n'y gagnai rien. C'était un homme froid, tranquille, qui se possédoit, puissant en dialectique dont il abusoit presque toujours, qui s'y confioit, qui espéroit toujours, et qui ne se rebutoit jamais, qui de plus, lorsqu'il s'étoit bien persuadé une chose , écoutoit tout ce qu'on lui opposoit avec le dernier mépris effectif, quoique voilé de toute la douceur et la politesse possible. Avec cette conduite il poussa si bien le chancelier à bout qu'il me déclara plusieurs fois qu'il n'y pouvoit plus tenir, et à deux différentes qu'il n'en vouloit plus ouïr parler. J'eus bien de la peine deux jours durant à l'apaiser et à renouer l'atïaire. Mais la seconde fut si forte qu'il déclara à M. de Chevreuse qu'il pouvoit faire son fils duc et pair, du roi à lui, s'il vouloit, et l'embâter de tous ses beaux raisonnements (carie chancelier poussé laissa échapper ce terme) ; mais que pour lui , il étoit las de perdre son temps à ouïr répéter les mêmes absurdités en cent façons qui ne les rendoient pas plus supportables , à quelques sauces qu'il les mît , et que de ce duché-là , il n'en vouloit plus ouir parler , ni se charger d'en reparler au roi.
M. de Chevreuse, fort effrayé malgré tout son sang-froîd , vint aussitôt me conter sa déconvenue, et me prier instamment de la raccommoder. J'avoue que, pour un homme de mon âge, je ne me retins pas
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avec lui , piqué de lui voir perdre et gâter une si inespérable affaire par cette inflexibilité d'attachement à son sens, et encore si évidemment absurde. Il essuya ma bordée. Je lui en valus une autre de M. de Beauvilliers , qui ne le trouvoit pas en duchés moins chimérique que je le trouvois moi-même. Avec ce secours , mais qui jusque-là n'avoit agi que foiblement, je tirai parole qu'il ne parleroit plus au chancelier, sinon pour le prier d'agir auprès du roi en conséquence de ce qu'il avoit déjà fait, et qu'en aucun temps il n'entreroit en aucun autre détail , surtout sur ses idées de prétentions , et , après un édit fait [par] le chancelier pour les anéantir toutes. Avec cette sûreté, je parlai au chancelier , que j'eus grand'peine à vaincre; il fallut plusieurs jours. Enfin il me promit de parler au roi , à condition qu'il ne verroit seulement pas M. de Chevreuse. Ce fut donc moi qui agis seul auprès du chancelier, dans la fin du voyage de Fontainebleau et au commencement du retour à Versailles. L'affaire enfin fut accordée immédiatement avant d'aller à Marly ; et le lendemain que le roi y fut, qui étoit un jeudi 8 octobre , il déclara qu'il faisoit le vidame d'Amiens duc et pair de Chaulnes par une nouvelle érection. La joie extrême de la famille ne fut pas pure, la cour parut consternée, et ne se contraignit pas. Un troisième duché dans la maison d'Albert, érigé pour un cadet de l'âge du vidame, excita des propos mortifiants; et ce qui les dut toucher davantage, et qui causa une surprise générale, le Dauphin s'en expliqua tout haut avec mesure, mais en désapprouvant nettement la grâce et ne blâmant pas la licence qu'elle rencontroit, ce qui lui fit beaucoup d'honneur dans le monde, et montra que ceux avec qui il vivoit dans la plus grande habitude d'estime et de confiance ne seroient pas en état d'emporter des choses qu'il ne croiroit ni justes ni raisonnables.
Qu'il me soit permis de donner ici quelques moments au futile et au délassement, pour la singularité de la chose, d'autant qu'elle ne touche à rien d'essentiel à qui a toujours été intimement de mes amis; et qui d'ailleurs fut parfaitement publique. Je la raconterai ici tout de suite, parce qu'elle ne mériteroit pas la peine d'y revenir. Tout étant consommé pour cette érection , et prêt pour la réception du nouveau duc de Chaulnes , le parlement s'assembla à l'heure accoutumée , et les princes du sang et les autres pairs y prirent leurs places. M. de Chaulnes, qui devoit se tenir à la porte de la grand' chambre en dedans pour les voir arriver et les saluer, comme c'est l'ordre , n'étoit point arrivé. On causoit en place les uns avec les autres , et à la fin on s'impatientoit. Au bout d'une heure on soupçonna quelque accident ; et pour ne passer pas toute la matinée de la sorte on voulut enfin eu être éclairci. Le premier président envoya un huissier s'en informer à l'hôtel de Luynes. Il trouva le duc de Chaulnes à qui on faisoit la barbe , qui dit qu'il s'alloit dépêcher, et qui ne parut nullement embarrassé de l'auguste séance qui l'attendoit depuis si longtemps. On peut juger du succès du rapport de l'huissier. La parure du candidat fut encore fort longue ; enfin il arriva d'un air riant et tranquille. Tout étoit rapporté, il n'eut qu'à prêter serment; et à prendre place.
La coutume est que le premier président fait un compliment au pair