‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 155 sur 345 · NOAILLES SE JETTE Â DESMARETS · texte numérisé non relu

NOAILLES SE JETTE Â DESMARETS

conseil, n'avoit jamais eu qu'un manège qui avoit toujours tenu le roi et Mme de Maintenon en garde contre elle , même assez peu décemment. Sa femme, une folle qui, toute nièce unique qu'elle étoit de Mme de Maintenon, lui étoit devenue pesante à l'excès, et qui, loin d'oser lui ouvrir la bouche , ne la voyoit que par mesure , et presque toujours pour en être grondée , sans liaison en aucun temps avec la Dauphine , sans considération dans le monde, qu'on ne lui avoit jamais laissé voir que par le trou d'une bouteille. Son oncle perdu avec Mme de Maintenon, et fort avancé de l'être près du roi. Ses trois sœurs, dames du palais, et fort bien avec la Dauphine, mais la Dauphine hors de mesure d'écouter rien. Nul seigneur en charge à qui il pût ou voulût avoir recours, et pour les ministres , son cas n'étoit pas graciahle auprès de gens à principes et de la haute piété des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers , et fils et neveu de gens dont le premier ne pouvoit lui attirer leur grâce , et l'autre, quoi qu'il eût fait pour conserver au duc de Beauvilliers ses places aux dépens de son propre frère , n'en étoit pas moins pour eux l'ennemi fatal de l'archevêque de Cambrai.

L'évêque de Meaux n'étoit pas assez simple pour s'ingérer de raccommoder avec Mme de Maintenon le neveu de celui qui le vouloit perdre. Il en étoit de même de La Chétardie , son directeur, et du P. Tellier auprès du roi. Voysin , vil esclave de Mme de Maintenon , ne se seroit pas hasardé à lui déplaire. Pontchartrain malfaisant et sans crédit ni volonté ; le chancelier se sentoit les reins trop rompus ; Torcy étoit la timidité même. Desmarets parut au duc de Noailles le seul dont il pût espérer secours. Desmarets étoit un sanglier tellement enfoncé dans sa bauge, qu'il ignoroit presque tout ce qui se passoit hors de sa sphère. Il ne comptoit et ne croyoit qu'en Mme de Maintenon : il ne se douta seulement pas delà situation du duc de Noailles. Il se trouva donc flatté de le voir se jeter à lui -, et s'il la sut bien longtemps depuis , il se trouva tellement lié qu'il ne put s'en défaire ou qu'il ne l'osa. C'étoit donc tenir à quelqu'un que cette liaison si prompte que saisit le duc de Noailles. Il la cultiva d'assiduité, de flatteries, et de souplesses; un contrôleur général, ministre et accrédité étoit toujours bon à avoir pour qui surtout n'avoit personne , en attendant qu'il vît jour à se servir de lui pour le raccommoder, ce qui néanmoins ne se trouva pas.

M. de Noailles , qui avoit été fort bien avec M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans, étoit brouillé avec eux pour l'affaire de Renaut, qu'il lui avoit donné , et qu'il avoit eu auparavant à lui , et pour des tracasseries avec Mme la duchesse. Dans son état florissant, il s'en seroit, je crois, peu soucié, mais dans celui où il se trouvoit, les miettes mêmes lui sembloient aiguës , il auroit voulu au moins les ramasser. Ma liaison intime avec eux étoit publique; je passois pour l'ami de cœur et de confiance la plus totale du duc de Beauvilliers , et même du duc de Chevreuse; on n'ignoroit pas que j'étois au même point avec le chancelier.,Ce qui se passoit de secret et d'intime entre le Dauphin et moi ne se savoit pas , mais on étoit en grand soupçon sur moi de ce côté-là par le chausse-pied du duc de Beauvilliers , par lair et les manières qui échappoient pour moi au Dauphin , quand je paroissois devant lui en

public, parles entretiens tête à tête qu'il avoit souvent dans le salon de Marly avec Mme de Saint-Simon, et dans leurs parties où elle se trouvoit presque toujours; ni lui ni la Dauphine ne se contraignoient plus sur le désir de la voir succéder à la duchesse du Lude, et d'une manière encore que celle-ci , qui le savoit et en parloit , ne pouvoit en être peinée. Le roi et le monde la traitoient avec une distinction marquée de tout temps, et qui augmentoit toujours; je l'étois bien du roi, et le monde avoit les yeux fort ouverts sur moi. Tout cela apparemment persuada au duc de Noailles que, pour un temps ou pour un autre, j'étois un homme qu'il falloit gagner, et il ne fut pas quinze jours de retour qu'il commença à dresser vers moi ses batteries.

Le duc de Noailles maintenant arrivé au bâton , au commandement des premières armées et au ministère , va désormais figurer tant, et en tant de manières , qu'il seroit difficile d'aller plus loin avec netteté sans le faire connoître, encore qu'il soit plein de vie et de santé, et qu'il ait trois ans moins que moi. C'est un homme né pour faire la plus grande fortune quand il ne l'auroit pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille assez grande mais épaisse , sa démarche lourde et forte , son vêtement uni ou tout au plus d'officier, voudroient montrer la simplicité la plus naturelle ; il la soutient avec le gros de ce que, faute de meilleure expression , on entend par une apparence de sans façon et de camarade. On a rarement plus d'esprit et plus de toutes sortes d'esprit, plus d'art et de souplesse à accommoder le sien à celui des autres, et à leur persuader, quand cela lui est bon, qu'il est pressé des mêmes désirs et des mêmes affections dont ils le sont eux-mêmes , et pour le moins aussi fortement qu'eux, et qu'il en est supérieurement occupé. Doux quand il lui plaît, gracieux, affable, jamais importuné quand même il Test le plus; gaillard, amusant; plaisant de la bonne et fine plaisanterie, mais d'une plaisanterie qui ne peut offenser: fécond en saillies charmantes; bon convive, musicien; prompt à revêtir comme sien tous les goûts des autres, sans jamais la moindre humeur; avec le talent de dire tout ce qu'il veut, comme il veut, et de parler toute une journée sans toutefois qu'il s'en puisse recueillir quoi que ce soit, et cela même au milieu du salon de Marly, et dans les moments de sa vie les plus inquiets, les pliî% chagrins, les plus embarrassants. Je parle pour l'avoir vu bien des fois sachant ce qu'il m'en avoit dit lui-même, et lui demandant après, dans mon étonnement , comment il pouvoit faire.

Aisé, accueillant, propre à toute conversation, sachant de tout, parlant de tout, l'esprit orné, mais d'écorce; en sorte que sur toute espèce de savoir force superficie , mais on rencontre le tuf pour peu qu'on approfondisse , et alors vous le voyez maître passé en galimatias de propos délibéré. Tous les petits soins, toutes les recherches, tous les avisemenls les moins prévus coulent de source chez lui pour qui il veut capter, et se multiplient, et se diversifient avec grâce et gentillesse, et ne tarissent point, et ne sont point sujets à dégoûter. Tout à tous avec une aisance surprenante , et n'oublie pas dans les maisons à plaire à certains anciens valets. L'élocution nette, harmonieuse, toutefois naturelle et agréable ; assez d'élégance , beaucoup d'éloquence , mais qui

sent l'art, comme avec beaucoup de politesse et de grâce dans ses manières, elles ne laissent pas de sentir quelque sorte de grossièreté naturelle; et toutefois des récits charmants, le don de créer des choses de riens pour l'amusement, et de dérider et d'égayer même les affaires les plus sérieuses et les plus épineuses, sans que tout cela paroisse lui coûter rien.

Voilà sans doute bien de l'agréable et de grands talents de cour; heureux s'il n'en avoit point d'autres. Mais les voici : tant d'appas, d'esprit de société, de commerce ; tant de pièges d'amitié, d'estime, de confiance , cachent presque tous les monstres que les poètes ont feints dans le Tartare; une profondeur d'abîme , une fausseté à toute épreuve, une perfidie aisée et naturelle accoutumée à se jouer de tout; une noirceur d'âme qui fait douter s'il en a une , et qui assure qu'il ne croit rien ; un mépris de toute vertu de la plus constante pratique: et tour à tour, selon le besoin et les temps, la débauche publique abandonnée, et l'hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie. En tous ces genres de crimes un homme qui s'étend à tout , qui entreprend tout , qui , pris sur le fait, ne rougit de rien, et n'en pousse que plus fortement sa pointe; maître en inventions et en calomnies , qui ne tarit jamais , et qui demeure bien rarement court ; qui se trouvant à découvert et dans l'impuissance , se reploie prestement comme les serpents , dont il conserve le venin parmi toutes les bassesses les plus abjectes dont il ne se lasse point, et dont il ne cesse d'essayer de vous regagner dans le dessein bien arrêté de vous étrangler; et tout cela sans humeur, sans haine , sans colère , tout cela à des amis de la plus grande confiance, dont il avoue n'avoir jamais eu aucun lieu de se plaindre, et auxquels il ne nie pas des obligations du premier ordre. Le grand ressort d'une perversité si extrêmement rare est l'ambition la plus démesurée , qui lui fait tramer ce qu'il y a de plus noir, de plus profond, de plus incroyable, pour ruiner tout ce qu'il y craint d'obstacles, et tout ce qui peut, même sans le vouloir, rendre son chemin moins sûr et moins uni. Avec cela une imagination également vaste , fertile , déréglée , qui embrasse tout , qui s'égare partout , qui s'embarrasse et qui sans cesse se croise elle-même ; qui devient aisément son bourreau , et qui est également poussée par une audace effrénée , et contrainte par une timidité encore plus forte , sous le contra.ste desquelles il gémit, il se roule, il s'enferme; il ne sait que faire, que devenir, et [sa timidité] protège néanmoins rarement contre ses crimes.

En même temps avec tout son esprit , ses talents , ses connoissances , l'homme le plus radicalement incapable de travail et d'affaires. L'excès de son imagination, la foule de vues, l'obliquité de tous les desseins qu'il bâtit en nombre tous à la fois, les croisières qu'ils se font les uns aux autres, l'impatience de les suivre et de les démêler mettent une confusion dans sa tête de laquelle il ne peut sortir. C'est à la guerre la source de tant de mouvements inutiles dont il harasse ses troupes , sans aucun fruit, et si souvent à contre-temps, en général par des marches et des contre-marches que personne ne comprend, en détail par des détachements qui vont et qui reviennent sans objet, en tout perdes contre-

ordres , six , huit , dix tous de suite , quelquefois en une heure aux mêmes troupes . souvent à toute l'armée pour marcher et ne marcher pas , qui en font le désespoir, le mépris et la ruine. En affaires , il saisit un projet, il le suit huit jours , quelquefois jusqu'à quinze ou vingt. Tout y cède , tout y est employé, toute autre chose languit dans l'abandon, il ne respire que pour ce projet. Un autre naît et se grossit dans sa tête, fait disparoître le premier , en prend la place avec la même ardeur , est éteint par un troisième, et toujours ainsi. C'est un homme de grippe, de fantaisie , d'impétuosité successive , qui n'a aucune suite dans l'esprit que pour les trames , les brigues , les pièges , les mines qu'il creuse et qu'il fait jouer sous les pieds. C'est où il a beaucoup de suite et où il épuise toute la sienne pour les affaires.

On verra en son temps les preuves de fait de ce qui se lit ici; et on les verra les unes avec horreur, les autres avec toute la surprise que peuvent donner les propositions les plus étranges et les plus insensées. Enfin ce qui trouvera à peine croyance d'un homme d'autant d'esprit et employé de si bonne heure , on le verra incapable de faire un mémoire raisonné sur quoi que ce soit , et incapable d'écrire une lettre d'affaires'.

A force de raisonner , de parler , de dicter , de reprendre , de corriger , de raturer , de changer , de refondre , tout s'évapore , il ne demeure rien ; les jours et les mois s'écoulent, la tête tourne aux secrétaires , il ne sort rien, mais rien, quoi que ce soit. De dépit, quand c'est chose qu'il faut pourtant qui existe et montrer, il se résout enfin de la faire faire par un inconnu qu'il a déniché et qu'il a mis sous clef dans un grenier, à qui souvent encore il fait faire et défaire dix fois , et avec la plus tranquille effronterie il produit cet ouvrage comme sien. Un homme en apparence si ouvert, si aimable, si fait exprès pour jeter de la poudre aux yeux des plus réservés, pour montrer si naturellement tout ce qui peut engager de tous les côtés possibles , et pour en donner jusqu'en capacité de toutes les sortes les plus avantageuses impressions, qui en même temps ne pense que pour soi, ne fait aucun pas, quelque futile ou indifférent qu'il paroisse, qui n'ait rapport à son objet, qui pense toujours sombrement, profondément, à qui nul moyen ne coûte, qui avale la trahison et l'iniquité comme l'eau, qui sait imaginer, ourdir de loin, et suivre les plus infernales trames , est un de ces hommes que la miséricorde de Dieu a rendus si rares, qui, avec la noirceur des plus grands criminels , n'a pas même ce que , faute d'expression , on appelle la vertu qu'il faut pour exécuter de grands crimes, mais rassemble en soi pour les autres les plus grands dangers , et ne leur plaît que pour les perdre, comme les sirènes des poètes. Pour sa valeur, au moins plus qu'obscurcie par l'étrange timidité de général , j'en abandonne le jugement à ceux qui l'ont vu en besogne. Il en a essuyé quelquefois de bons mots

4 . Il ne serait pas inutile, pour contrôler ce passage des Mémoires de Saint-Simon, d'étudier les papiers du mavéclial de Noailles, d'où l'abbé Millot a tiré les Mémoires de Noailles, qui font partie de toutes les collections de Mémoires relatifs à l'histoire de France. Cette étude prouverait, je crois, que le jugement de Saint-Simon est d'une sévérité excessive.

Page 1