‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 156 sur 345 · JE ME LAISSE ENTRAÎNER · texte numérisé non relu

JE ME LAISSE ENTRAÎNER

le long des lignes. Ses incertitudes continuelles, et ses occupations qui l'ont tenu si fort sous clef à l'armée et à la cour ne l'y ont pas fait aimer.

Mon caractère droit, franc, libre, naturel, et beaucoup trop simple, étoit fait exprès pour être pris dans ses pièges. Comme je l'ai dit, il tourna court à moi. Je n'en vis que la partie aimable ; j'y pris aisément les écorces estimables pour les choses mêmes , il n'étoit pas encore démasqué; au moins j'ignorois le masque, et je n'étois pas encore instruit de la cause de son retour. J'imaginai bien que ce n'étoit pas, comme l'on dit, à mes beaux yeux que je devois les avances et les recherches empressées d'un homme avec qui je n'avois jamais vécu , et que les ailes de la faveur avoient si continuellement porté dans des routes brillantes tandis que je rampois. Je crus bien qu'il voyoit derrière moi M. le duc d'Orléans, M. de Beauvilliers, peut-être le Dauphin dans le lointain, et qu'à tout hasard il avoit envie de me ramasser par le chemin. Je compris que c'étoit un conseil de sa mère, dont je parlerai ailleurs, qui avoit toujours eu de l'amitié pour moi , quoique sans liaison bien étroite , et qui chercha toujours tant qu'elle put, mais par des voies honnêtes, à avoir tout pour soi et rien contre. Je fus séduit par qui avoit tout pour séduire: l'esprit, les grâces, le raisonnement, et pour le dehors les plus grands et les plus brillants établissements en tout genre.

Je répondis à ses avances , peu à peu à ses ouvertures où je ne mis rien du mien, et où il me paroissoit qu'il mettoit fort du sien. Ses campagnes, les choses d'Espagne servirent d'introduction; quelqu'une d'un intérieur de cour qui me passoit souvent , parce que la scène en étoit chez Mme de Maintenou, conduisit la confiance; et quand elle fut un peu établie par les raisonnements sur la position présente et future, ce raffiné musicien me pinça mélodieusement deux cordes qui lui rendirent tout le son qu'il s'en étoit promis : l'un regardoit notre dignité si abattue ; l'autre, l'état de son oncle auquel je reviendrai à part. Il me savoit, comme bien d'autres , fort touché de notre rang, il m'étoit arrivé làdessus des choses que j'ai racontées et qui n'étoient pas ignorées ; et son oncle qui, comme toute sa famille, avoit mis en lui toutes ses complaisances . lui avoit déjà appris que je m'intéressois en lui. Je me voyois donc parfaitement homogène à lui sur ces deux points si importants; et il falloit, surtout en l'écoutant, être pour ainsi dire en son âme, pour imaginer qu'il pût n'être pas un en tout et partout avec le cardinal de Noailles. et par les plus communs et les plus pressants intérêts, et que sur l'autre point il ne fût pas sensible à ce qui constituoit et qui combloitle plus la grandeur solide et radicale de sa fortune et de son état autant qu'il me le disoit, avec un air de naïveté et de vivacité qui avivoient ses raisonnements là- dessus. Ces deux pivots de notre amitié dans la suite , et qui de là devinrent la base de la confiance que peu à peu je pris en lui, il ne les amena (p'après leur avoir aplani les voie? par d'autres choses, et bientôt après il sut bien s'en servir pour ce qu'il se proposoit, et pour augmenter en même temps ma confiance par ses confidences.

La première , et qui ne tarda pas , fut celle de l'état où il se trouvoit avec M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans. Il ne m'apprenoit rien,

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