‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 165 sur 345 · GARDE-ROBE DE LA DAUPHINE · texte numérisé non relu

GARDE-ROBE DE LA DAUPHINE

talogne, eut ordre de leur faire repasser la mer et les ramena en Angleterre.

Il arriva dans tous les premiers jours de cette année un fâcheux dégoût à Mme de Mailly, dame d'atours de Mme la Dauphine, La dépense de sa garde-robe passoit de loin le double de celle de la feue reine; et avec cela la princesse manquoit tellement de tout ce qui fait la commodité, la nouveauté et l'agrément des parures, que le cri en fut public, et que les dames prêtoient journellement à la Dauphine des palatines, des manchons et toutes sortes de colifichets. L'indolence de Mme de Mailly laissoit tout faire à une de ses femmes de chambre, qui se croyoit nièce de Mme de Maintenon . parce que sa maîtresse l'étoit. Desmarets , de plus en plus ancré, avoit des prises contimielles avec la dame d'atours sur sa grande dépense, et sur les payements qu'elle pressoit avec hauteur. Il s'en lassa, il en parla à Mme de Maintenon et au roi, qui consultèrent la Dauphine. Sa patience et sa douceur s'étoit lassée aussi après des années de silence et de tolérance . tellement que l'administration de la garde-robe lui fut ôtée et donnée à Mme Cantin, première femme de chambre, et celle de Mme de Mailly fut chassée pour s'être trouvée avoir bien fait ses affaires aux dépens de la garderobe et des marchands. Mme de Mailly cria, pleura, dit qu'on la déshonoroit; et tempêta tant auprès de Mme de Maintenon qu'au bout d'une quinzaine on lui rendit quelques sauve-l'honneur , mais le réel et l'autorité sur la garde-robe elle ne put les rattraper. Elle ne fut plainte de personne; l'excès de la gloire dont elle étoit lui avoit aliéné tout le monde , scandalisé d'ailleurs de voir la Dauphine si mal servie.

Ces premiers jours de l'année eurent un autre orage intérieur. Mme la duchesse de Berry, qui gouvernoit père et mari, donnoit toutes sortes de dégoûts à Mme sa mère , et se laissoit conduire elle-même par une de ses femmes de chambre, de beaucoup mais d'un très-mauvais esprit, qui s'appeloit de Vienne, fille de la nourrice de M. le duc d'Orléans . qui la considéroit aussi pour l'avoir auparavant trouvée fort à son gré. Feu Monsieur avoit eu de la reine mère un collier de perles dont la beauté et la rareté passoient pour être uniques. Mme la duchesse d'Orléans l'aimoit fort et s'en paroit souvent. C'en fut assez pour que Mme la duchesse de Berry le voulût avoir pour l'ôter à Mme sa mère; et pour la piquer davantage elle le lui demanda, sûre d'en être refusée; lui dit qu'elle l'auroit bien sans elle, puisqu'il ne lui appartenoit pas mais à M. le duc d'Orléans, de qui en effet elle l'obtint. La scène fut forte entre elles. Mme la duchesse de Berry affecta de porter ce collier et de le montrer à tout le monde. Les choses furent poussées si loin, que Madame en fut parler au roi dans son cabinet. Elle ne se borna pas apparemment au procédé du collier de perles. L'embarras et la brouillerie de la mère et de la fille parurent en public; la fille ne put soutenir la colère du roi et se tint au lit, où la Dauphine vint l'exhorter plusieurs fois.

M. le duc de Berry étoit trop amoureux pour n'être pas aussi affligé qu'elle , et M. le duc d'Orléans ne savoit que devenir entre eux. Il étoit question de bien pis que des perles. Le roi voulut que la femme de Saiwt-Simon vx ] û

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chambre fût chassée, et malmena M. le duc de Berry, qui se hasarda de lui en parler. Cet ordre mit Mme la duchesse de Berry hors de toute mesure. Il lui parut un affront que son orgueil ne pouvoit supporter, indépendamment de toutes les privations qu'elle trouvoit dans cette perte-, mais elle eut beau pleurer, crier, hurler, invectiver père et mari de la sacrifier à leur foiblesse , il fallut obéir , chasser la femme de chambre , aller demander pardon à Mme sa mère , à qui elle ne pardonna jamais, et lui rapporter le collier de perles. Mme la duchesse d'Orléans , satisfaite sur le principal , lui fit inutilement des merveilles , lui promit de la raccommoder avec le roi . et la mena dans son cabinet après le souper deux jours après , parce que le roi voulut lui faire sentir sa disgrâce. Il lui parla en père , mais en roi et en maître , en sorte qu'il ne manqua rien à son humiliation que de pouvoir être intérieurement humiliée. Elle reparut après quelques jours au souper du roi et en public , à son ordinaire , cachant à grand'peine la rage qui la dévoroit.

Mme de Saint-Simon, qui se tenoit à quartier tant qu'elle pouvoit d'un intérieur où il n'y avoit qu'à perdre et qui ne se pouvoit régler, ne prit aucune part en toute cette aventure , sinon d'être témoin le moins qu'elle put des larmes et des fureurs. J'en usai de même à l'égard de M. [le duc] et de Mme la duchesse d'Orléans. Depuis ce que j'ai rapporté que M. le duc d'Orléans avoit dit à Mme sa fille, qu'elle avoit si étrangement pris sur moi , je ne mettois presque plus le pied chez elle, et jamais je ne parlois d'elle à M. son père, qui aussi n'osoit m'en parler; mais je ne vis jamais homme si mal à son aise. Il donna une pension à la femme de chambre , et la maria en province quelque temps après. On feroit des volumes de tout ce qui se passoit chez Mme la duchesse de Berry. Le récit en surprendroit assurément , mais au fond il ne vaudroit guère la peine d'être fait , et je n'en prétends raconter que ce qui a éclaté , ou qui a été plus singulièrement marqué.

Ce fut pendant la fin de cet orage domestique que du Mont apporta une après-dînée les pierreries de Monseigneur, dont les trois lots étoient faits relativement à ce qui en avoit été réglé au total et au genre de partage de toute la succession. La Dauphine étoit descendue chez le Dauphin pour les voir. Ce prince prit sur sa part deux belles bagues, dont une de grand prix que Monseigneur portoit fort souvent, et la donna pour cela même à du Mont d'une manière fort obligeante ; l'autre il l'envoya à La Croix, cet ami intime de Mlle Choin dont j'ai parlé, qui avoit prêté de l'argent à Monseigneur sans en avoir voulu prendre d'intérêts.

Au commencement de cette année, le roi se mit à faire porter son dîner, une fois ou deux la semaine, chez Mme de Maintenon, ce qui ne s'étoit point encore vu , et ce qu'il continua le reste de sa vie ; mais dans la belle saison, ces dîners se faisoient souvent à Trianon et à Marly, sans y coucher. La compagnie étoit fort courte, et toujours la même : la Dauphine, qui malheureusement n'en vit que les premiers; Mme de Maintenon; Mmes de Dangeau, de Lévi, d'O et de Gaylus, la seule qui ne fût pas dame du palais. Qui que ce soit n'y entroit , non pas même

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