‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 168 sur 345 · MORT DE MADAME DE POMPONNE · texte numérisé non relu

MORT DE MADAME DE POMPONNE

longtemps , mais ils laissèrent postérité dont l'aîné est aujourd'hui électeur palatin.

Deux femmes très-différentes moururent fort vieilles au commencement de cette année : Mme de Pomponne, veuve du ministre d'État, bellemère de Torcy et sœur de Lavocat, duquel j'ai parlé (t. II , p. 69); c'étoit une femme pieuse , retirée , qui aimoit ses écus , et qui n'avoit jamais fait grande figure dans les ambassades ni pendant le ministère de son mari, quoique dans une grande union ensemble.

L'autre fut Mme de Mortagne , fort décrépite , dont la maison et la considération étoit usée depuis longtemps. Il y auroit beaucoup à dire de cette manière de fée si je n'en avois suffisamment parlé.

Deux hommes d'Église moururent aussi en même temps , tout aussi différents l'un de l'autre. Tressan, évêque du Mans, qui avoit eu la charge de premier aumônier de Monsieur , après le fameux évêque de Valence Cosnac , mort archevêque d'Aix avec le cordon bleu. Tressan étoit un drôle de beaucoup d'esprit, tout tourné à l'intrigue et à la fortune , qui eut beaucoup de crédit sur Monsieur et qui figura fort chez lui sans s'y faire estimer. Il y attrapa force bénéfices , et vécut fort dans le grand monde. A la fin il se hasarda trop à mesurer son crédit. Le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat ne voulurent pas compter avec lui, ni lui avec eux; ils furent les plus forts. Les dégoûts et bientôt les mépris plurent sur l'évêque, il lutta, puis chancela longtemps; à la fin il fallut quitter prise de peur d'être chassé en plein. Il vendit à l'abbé de Grancey , et de dépit se fixa au Mans , d'où il gouverna tout ce qu'il put encore , et dans la province faute de mieux. Il y fit enfin le béat , et amassa force écus. Il n'oublia rien auprès des jésuites pour avoir son neveu pour coadjuteur, qu'il farcit de tout ce qu'il put donner de chapelles et de rogatons de bénéfices dont il amassa plus de trente titres à la fois, qu'il accumula les uns après les autres. Une meilleure fortune l'attendoit , mais l'évêque ne la vit ni n'eut lieu de l'espérer, et il laissa cet abbé en habit rapiécé , et son autre neveu dans le ruisseau. Il avoit servi dans la gendarmerie. Le goût italien et fort à découvert l'avoit banni de la société des honnêtes gens. Il avoit beaucoup d'esprit , mais tourné au mauvais. Il lui échappa des vers qui mirent le roi en colère et le firent chasser du service. Tombé depuis dans une grande misère, elle lui a servi de prédicateur. Il s'est retiré au noviciat des jésuites. Il sort à pied sans valet , fort mal vêtu et plus mal coiffé , en sorte qu'avec sa vue basse , on le prend pour un pauvre honteux. La fortune de son frère , archevêque de Rouen, n'a rien changé à la sienne, mais a poussé son fils dans les gardes du corps , qui a hérité de la même veine poétique , et qui auroit eu aussi le même sort de son père si le duc d'Ayen, son capitaine avec qui il avoit partagé le crime , eût pu être séparé de lui. Tous deux eurent la peur entière. C'étoit encore beaucoup pour le temps où cela arriva.

L'autre ecclésiastique fut l'abbé de Saint-Jacques , fils et petit-fils des deux chanceliers Aligre. Je reviendrai à lui après un mot de curiosité sur la singularité unique de deux chanceliers père et fils. Les histoires et les Mémoires particuliers du règne de Louis XIII expliquent si bien

la disgrâce du chancelier de Sillery qui avoit si grandement figuré dans les affaires sous Henri IV, qui le fit garde des sceaux, puis chancelier, en décemb;e 1606 et en janvier 1607 , du commandeur de Sillery, son frère, qui avoit été ambassadeur à Rome et en Espagne, et qui mourut prêtre, et de Puysieux, secrétaire d'État, fils du chancelier, que je ne fais que le remarquer ici. Cet office dont le poids avoit embarrassé le maréchal d'Ancre qui gouvernoit Marie de Médicis , régente pendant la minorité de Louis XIII, avoit attiré des disgrâces à ceux qui en étoient -revêtus en divers temps, dont le mérite de Sillery ne fut pas à couvert. Tes sceaux passèrent en différentes mains , et quelquefois les mêmes les tinrent plus d'une fois. Du Vair, Mangot, le connétable de Luynes, les cinq derniers mois de sa vie, de Vie, Cauraartin les eurent peu chacun. Louis XIII , encore plein des impressions de cette pratique de sa minorité, et qui l'avoit suivie depuis qu'il se fut affranchi du pesant joug de la reine sa mère , résolut pourtant de remplir la charge de chancelier à la mort de Sillery, arrivée le 1" octobre 1624, mais il ne voulut d'aucun sujet dont le mérite pût figurer et faire compter avec soi. A la mort de Caumartin il avoit donné les sceaux en janvier 1624 à un des anciens du conseil faute de mieux; il se trouvoit tel que Louis XIII le vouloit pour en faire un chancelier, et il le fit succéder à Sillery au mois d'octobre de la même année.

Aligî-e étoit cet ancien. Il étoit de Chartres, petit-fils d'un apothicaire et fils d'un homme qui, pour son petit état,s'étoit enrichi dans son négoce sans sortir de chez lui. Il mit son fils dans la maison du comte de Soissons, à la mort duquel il fut tuteur onéraire de son fils'. Cette protection le fit conseiller au grand conseil , et le premier de sa race qui ait porté robe: il parvint après à devenir conseiller d'État; et monta de là à la première charge de la robe , par les raisons qui viennent d'être rapportées. Il ne put s'y maintenir longtemps. La reine mère, réconciliée avec le roi son fils , voulut établir ses créatures. Les sceaux furent donnés à Marillac le l"juin 1626, et Aligre envoyé chez lui à la Rivière , petite maison qu'il avoit sous le château de Pontgouin , terre et maison de campagne des évêques de Chartres. Aligre mourut en décembre 1635 à la Rivière, sans en être sorti nonobstant les révolutions des sceaux, et cette maison de la Rivière est devenue un beau château st une petite terre entre les mains de sa postérité.

Il faut remarquer qu'il avoit épousé Elisabeth Chapelier, sœur de M. Chapelier, femme de Jacques Turpin , père et mère d'Elisabeth Turpin, femme de Michel Le Tellier, chancelier de France; ainsi, ce chancelier étoit cousin germain du second chancelier Aligre , fils du premier chancelier de ce nom. Ce second chancelier Aligre fut conseiller au grand conseil, intendant à Caen, intendant des finances et adjoint un moment avec Morangis, sous le nom de directeur des finances. Il avoit eu une commission à Venise étant fort jeune , et une autre depuis pour

^ . Le tuteur onéraire était celui qui administrait les biens d'un mineur et en avait la responsabilité. Le tuteur honoraire, au contraire, n'était chargé que de surveiller l'éducation du mineur.

être un des commissaires du roi aux états de Languedoc , enfin conseiller d'État et doyen du conseil , et comme tel premier des commissaires nommés pour assister aux sceaux lorsque le roi les voulut tenir luimême à la mort du chancelier Séguier , arrivée à Saint-Germain en Laye , 28 janvier 1672 ' , et ne remplir point la charge de chancelier. Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre dès 1643 et devenu bientôt après ministre d'État fort puissant , avoit porté de tout son crédit son cousin Aligre aux emplois par où il avoit passé , quoique ce fût un homme sans aucune sorte de mérite ni de lumière , et ce qu'on appelle vulgairement un trèspauvre homme. Le Tellier eut grande envie de succéder à Séguier. Louvois, son trop célèbre fils, étoit secrétaire d'État en survivance; il étoit lors âgé de trente-deux ans; il étoit de son chef ministre d'État comme son père , et avoit eu la charge de chancelier de l'ordre à la mort de M. de Péréfixe , archevêque de Paris. Il avoit eu grande part sous son père à la guerre de 1667 et aux conquêtes que le roi avoit faites; il en eut une plus entière dans les suivantes ; et lors de cette vacance de l'office de chancelier , lui et son père digéroient et préparoient tout pour cette fameuse guerre qui fut déclarée en avril 1672, et qui fut suivie de tant de rapides conquêtes en Hollande.

Cette position parut favorable au père et au fils qui étoient d'un grand secours l'un à l'autre. Néanmoins , soit que le roi ne voulût pas se priver du père dans les importantes fonctions de sa charge à l'ouverture d'une si grande guerre, ou que, accoutumé à des chanceliers octogénaires, il trouvât Le Tellier trop jeune , qui n'avoit pas encore soixante et dix ans , ils ne purent l'emporter. Pressés en même temps par le départ du roi qui s'alloit mettre à la tête de ses armées, et qui, pendant quïl les commanderoit, ne pouvoit continuer à tenir les sceaux, ils firent en sorte que le roi . deux jours avant son départ , donnât les sceaux à Aligre sans faire de chancelier , comme étant le plus ancien des conseillers d'État, et le premier commissaire à l'assistance aux sceaux tenus par le roi; ainsi ils se réservèrent la vacance et l'espérance de la remplir par le mépris du concurrent, qui, leur devant tout et les sceaux même, ne pourroit et n'oseroit s'en fâcher, ou , s'ils n'y pouvoient atteindre, tourner court sur le garde des sceaux tout fait, lui procurer aisément par ce chausse-pied la place vacante, et avoir ainsi un chancelier de paille, qui, par ce qu'il leur étoit et devoit,et par son imbécillité, ne les pourroit jamais embarrasser. Ils le tinrent ainsi au filet vingt mois durant. A la fin l'indécence d'une si longue vacance et la difficulté qu'ils trouvèrent dans le roi pour Le Tellier, les fit touiner court à ce dernier parti, et Aligre fut fait chanceli'îr en janvier 1674. Il le fut et toujours en place jusqu'au 25 octobre 1677 qu'il mourut à Versailles, à plus de quatre-vingt-cinq ans. Le Tellier eut alors sa revanche et lui succéda quatre jours après. Il jouit huit ans de cette grande place , en faveur et en pleine santé de corps et d'esprit ; et mourut au milieu de sa brillante famille en sa petite maison de Chaville près "Versailles, le .30 octobre 1685 , à quatre-vingt-trois ans.

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