‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 169 sur 345 · Voy. les noies à la fin du volume · texte numérisé non relu

Voy. les noies à la fin du volume

Ce second chancelier Àligre , qui peu à peu lui et ses enfants ont cru s'ennoblir en changeant l'H en D et s'appelant d'Aligre', avoit un deuxième fils qui fit profession de bonne heure parmi les chanoines réguliers, et qui eut en 1643 l'abbaye de Saint-Jacques, près de Provins, C'etoit un homme d'esprit et de savoir, plus éminent encore en vertu . et qui se confina dans son abbaye. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir de l'étrange incapacité de son père dans la place de chancelier, à qui ses secrétaires faisoient faire tout ce qu'ils vouloient , et tant de choses pour de l'argent , que la famille en fut alarmée et vit la nécessité d'un tuteur. Un étranger étoit à craindre; le fils aîné, plus imbécile que le père, ne put aller plus loin qu'être maître des requêtes et intendant de Caen; il fallut avoir recours au second, et au nom du roi qu'employa Le Tellier pour tirer l'abbé de Saint-Jacques de son cloître, qui résista tant qu'il put; il le mit auprès du chancelier, l'autorisa à être présent à tout le travail particulier de son père, qui ne signa plus rien et ne décida plus qu'en sa présence . et dont les secrétaires eurent défense du roi trèsexpresse d'expédier quoi que ce fût sans l'ordre de l'abbé sur chaque expédition. De cette manière c'étoit lui qui étoit chancelier et garde des sceaux d'effet, et qui le fut excellent en exactitude, en probité, en capacité, et qui, par son esprit, sa douceur, sa modestie et la facilité de son accès, satisfit également tout ce qui eut affaire à son père et à lui.

Il ne mit pas le pied hors de chez le chancelier pendant plusieurs années qu'il y fut, y étoit présent à tout pour décider et diriger tout, et. le peu de temps qu'il pouvoit ménager, il le donnoit à Dieu, retiré dans sa chambre, sans avoir l'air moins libre et moins agréable avec la compagnie dans les heures qu'il étoit obligé d"y être. Aussitôt -que son père fut mort, il porta les sceaux au roi, dont les louanges et'les désirs ne purent le retenir . comme ils n'avoient pu l'engager d'accepter ni îharges ni bénéfices, encore moins d'évêchés. Il demeura quelques jours pour rendre compte de plusieurs choses à sa famille , et à M,, Le Tellier, devenu chancelier, et s'en retourna à Saint-Jacques, d'où rien ne p*ut plus le faire sortir. Il y entretint toute la régularité de la règle . sans rien exiger de plus que cette exactitude, mais pour lui, sans se séparer de ses religieux pour les exercices communs. 11 ne s'épargna aucune sorte d'austérité, et il parvint enfin à celle des anciens anachorètes. Ses aumônes surprenoient tous les ans par leur abondance à proportion de ses moyens , et il vécut ainsi croissant toujours en mérite , adoré dans sa maison , et en vénération singulière partout, sans se relâcher jamais jusqu'à sa mort, âgé de quatre-vingt-seize ans , avec sa tête tout entière. Cette longueur d'une vie si prodigieuse en austérités de toute espèce, de douceur de gouvernement, d'agrément de conversation, lorsqu'il étoit forcé de parler , de sagesse , de conduite et d'instruction . fut un autre miracle qui ne s'étoit point vu depuis les anciens pères des déserts, quoique au milieu d'une communauté simplement régulière.

D'Antin perdit Gondrin, son fils aîné, qui laissa des enfants d'une

4. Saint-Simon écrit {nmoiI/augre, lantôt A'Jligre,- nous avons suivi l'orlliographe qui est généralement adoptée. •

2zG MORT DE GONDRIN. [1712]

sœur (\n duc de Noailles , qui. longtemps après, se remaria au comte de Toulouse. Elle fut si affligée qu'elle en tomba malade au point qu'on lui apporta les sacrements. Toute sa famille y étoit présente , et la maréchale de Noailles sa mère , qui l'aimoit passionnément , étoit fondue en larmes au pied de son lit, qui prioit Dieu à genoux . tout haut et de tout son cœur, et qui, dans l'excès de sa douleur, s'offroit elle-même à lui et tous ses enfants s'il les vouloit prendre. La Vallière, qui étoit Jà aussi à quelque distance et qui l'entendit , se leva doucement , alla à elle et lui dit tout haut d'un air fort pitoyable : « Madame, les gendres en sont-ils aussi? » Personne de ce qui y étoit ne put résister à l'éclat de rire qui les prit tous, et la maréchale aussi, avec un scandale fort ridicule, et qui courut aussitôt par toute la cour; la malade se porta bientôt mieux , et on n'en rit que de plus belle.

Razilly mourut assez brusquement à Marly. Je l'ai suffisamment fait connoître , lorsque j'ai parlé de la charge qu'il eut de premier écuyer de M. le duc de Berry et de l'injuste dépit qu'en eut Mme la duchesse de Berry, Les grandes commodités de l'emploi le firent rechercher par des gens de la première qualité. Le chevalier de Roye, le marquis de Lévi , mort duc et pair, s'y présentèrent entre autres; tous deux en eurent parole positive de la bouche de Mme la duchesse de Berry , qu'on savoit bien qui décideroit M. le duc de Berry; tous deux, à l'insu l'un de l'autre , nous en firent confidence. Mme de Lévi , qui avoit eu tant de part au mariage de Mme la duchesse de Berry , appuyée du duc de Chevreuse son père et du duc de Beauvilliers, elle-même de tous les particuliers du roi chez Mme de Maintenon , n'imaginoit pas que cela pût balancer; le comte et la comtesse de Roucy de même, avec le reste de crédit de M. de La Rochefoucauld , et les places des Pontchartrain. Pendant qu'ils s'en flattoient , d'Antin s'avisa de parler à M. [le duc] et •à Mme la duchesse de Berry pour Sainte-Maure, son cousin, demeuré malade à Versailles , et l'emporta. Les deux prétendants , si sûrs de leur fait par la parole qu'ils avoient eue, furent étrangement surpris. et si piqués , qu'ils la publièrent , et que , non contents du bruit peu mesuré qu'ils en firent, ne se contraignirent pas d'en dire leur avis à Mme la duchesse de Berry, dont l'embarras et le dépit fut extrême, surtout contre la comtesse de Roucy et Mme de Lévi qui lui parlèrent avec la dernière hauteur, jusqu'à lui dire qu'après ce trait elles n'avoient plus qu'à lui faire la révérence en lieux publics et jamais ailleurs, parce qu'ils n'auroient jamais ni besoin ni dépendance d'elle. Elle se plaignit à son tour du manque de respect: tnais elle n'étoit ni aimée, ni estimée, ni comptée: on savoit à quoi elle en étoit avec le roi, Mme de Maintelion, et au fond avec la Dauphine. Le roi he s'en mêla point, et le monde trouva qu'elle n'avoit que ce qu'elle méritoit. Elle ne laissa pas de craindre les particuliers de Mme de Lévi, et quelque temps après voulut elle-même la rapprocher, puis lui faite parler. Ses avances furent méprisées. Elle ne le lui pardonna jamais. Mme de Lévi s'en moqua, et garda trop peu de mesures en propos , et même en contenance , lorsqu'elle se trouvoit dans les mêmes lieux. Sainte-Maure eut quarante mille écusà donner aux enfants de Razilly, tons bien faits, honnêtes gens et

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