‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 185 sur 345 · MORT DU PETIT DAUPHIN · texte numérisé non relu

MORT DU PETIT DAUPHIN

Le mardi 1" mars, Is roi vit dans son cabinet tous les ministres étrangers avant sa messe, qui étoient tous en manteau long. Le samedi 5 mars, il reçut les harangues du parlement, de la chambre des comptes , de la cour des aides et de celle des monnoies, la parole portée par chaque premier président; celui de la cour des aides étoit malade; Graville, second président, parla. Après chaque cour, les gens du roi de celle qui venoit de haranguer savancèrent et parlèrent par le premier avocat général, usage que M. Talon, mort président à mortier, établit du temps qu'il étoit avocat général du parlement. La ville harangua la dernière , et le discours du prévôt des marchands l'emporta sur tous. C'étoit le matin après la messe.

Le lendemain dimanche, à pareille heure, le grand conseil vint haranguer, parce qu'il ne veut point céder au parlement, ni le parlem i>t encore moins à lui; et tout de suite l'Académie françoise.

Ce même jour, les deux enfants, fils de France, malades depuis qiielques jours , furent très-mal , avec les marques de rougeole qui avoieut paru en M. [le Dauphin] et Mme la Dauphine, Ils avoient été ondoyés en naissant. Le roi manda à la duchesse de Ventadour de leur faire suppléer les cérémonies du baptême, de les faire tenir par qui elle voudroit, et de les faire nommer Louis l'un et l'autre. Elle prit ce qui se trouva de plus distingué sous sa main. Elle tint le petit Dauphin avec le comte de La Mothe; et le marquis de Prie avec la duchesse de La Ferté, M. le duc d'Anjou, aujourd'hui roi. Le lendemain mardi, 8 mars, les médecins de la cour en appelèrent cinq de Paris. Le roi ne laissa pas de tenir conseil de finances , d'aller tirer après son dîner , et de travailler le soir avec Voysin chez Mme de Maintenon. Les saignées et les autres remèdes qu'on employa ne purent sauver le petit Dauphin. Il mourut ce même jour, un peu avant minuit. Il avoit cinq ans et quelques mois, et étoit bien fait, fort et grand pour son âge. Il donnoit de grandes espérances par l'esprit et la justesse qu'il montroit en tout ; il inquiétoit aussi par une décision opiniâtre et par une hauteur extrême.

M. le duc d'Anjou tetoit encore. La duchesse de Ventadour, aidée des femmes de la chambre , s'en empara , ne le laissèrent point saigner ni prendre aucun remède. La comtesse de Verue, empoisonnée à Turin , et prête à mourir , avoit été sauvée par un contre-poison qu'avoit le duc de Savoie. Eile en avoit apporté en revenant. La duchesse de Ventadour lui en envoya demander , et en donna à M. le duc d'Aujou seulement, parce qu'il n'avoit pas été saigné, et que ce remède ne peut aller avec la saignée. Il fut bien mal, mais il en réchappa et est roi aujourd'hui. Il l'a su depuis et a toujours marijué une vraie distinction à Mme de Verue , et pour tout ce qui l'a regardée. Trois Dauphins moururent donc en moins d'un an, dont un seul enfant, et, en vingtquatre jours-, le père, la mère et le fils aîné. Le mercredi 9 mars, le corps du petit Dauphin fut ouvert. Dans la nuit, et sans aucune cérémonie, son cœur fut porté au Val-de-Giâce à Paris, et son corps à Saint-Denis , et placé sur la même estrade avec ceux de M. [le Dauphin] et de Mme la Dauphine, ses père et mère. M. le duc d'Anjou, désormais unique, succéda au titre et au rang de Dauphin.

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