‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 190 sur 345 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Dauphine empoisonnée. — Le maréchal de \'illeroy, raccommodé avec le roi, devient tout d'un coup favori. — Le Dauphin empoisonné. — Le duc du Maine et Mme de Mainlenon persuadent le roi et le monde que M. le duc d'Orléans a fait empoisonner le Dauphin et la Dauphine. — Crayon de M. le duc d'Orléans. — Eclats populaires contre M. le duc d'Orléans. — Cri général contre M. le duc d'Orléans. — Conduite de la cour à son égard. — Maréchal de Villeroy et autres principaux. — Embarras du duc de Noailles, qui se dit en apoplexie et s'en va à Vichy.

Les horreurs qui ne se peuvent plus différer d'être racontées glacent ma main. Je les supprimerois si la vérité si entièrement due à ce qu'on écrit, si d'autres horreurs qui ont augmenté celles des premières s'il est possible , si la publicité qui en a retenti dans toute l'Europe, si les suites les plus importantes auxquelles elles ont donné lieu , ne me forçoient de les exposer ici comme faisant une partie intégrante et des plus considérables de ce qui s'est passé sous mes yeux. La maladie de la Dauphine , subite , singulière , peu connue aux médecins , et trèsrapide, avoit dans sa courte durée noirci les imaginations déjà fort ébranlées par l'avis venu à Boudin si peu auparavant, et confirmé par celui du roi d'Espagne. La colère du roi du changement de confesseur, qui se seroit durement fait sentir à la princesse si elle eût vécu, céda à la douleur de sa perte, peut-être mieux à celle de tout son amusement et de tout son plaisir-, et la douleur voulut être éclaircie de la cause d'un si grand malheur pour tâcher de se mettre en état d'en éviter d'autres , ou de rentrer en repos sur l'inquiétude qui le frappoit. La Faculté reçut donc de sa bouche les ordres les plus précis là-dessus.

Le rapport de l'ouverture du corps n'eut rien de consolant : nulle cause naturelle de mort , mais d'autres vers les parties intérieures de la" tête , voisines de cet endroit fatal où elle avoit tant souffert. Fagon et Boudin ne doutèrent pas du poison , et le dirent nettement au roi , en présence de Mme de Maintenon seule. Boulduc qui m'assura en être convaincu , et le peu des autres à qui le roi voulut parler et qui avoient assisté à l'ouverture , le confirmèrent par leur morne silence. Maréchal fut le seul qui soutînt qu'il n'y avoit de marques de poison que si équivoques , qu'il avoit ouvert plusieurs corps où il s'en étoit trouvé de pareilles , et sur la mort desquels il n'y avoit jamais eu le plus léger soup-

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