ARRAS BOMBARDÉ PAR LES ENNEMIS
à Nolre-Damo pour le Daupliin et la Dauphine. — Le clergé y obtient le premier salut séparément de celui de l'autel. — Violet des cardinaux. — Le cardinal de Noailles mange avec Mme la duchesse de Berry. — Service à la Sainte-Chapelle, où le P. La Rue fait roraison funèbre. — Je vais passer un mois ou cinq semaines à la Ferté. — Causes de ce voyage. — Chalais vient d'Espagne arrêter un cordelier en Poitou ; ce qu'il devient. — Renouvellement d'horreurs sur M. le duc d'Orléans. — Adresse d'Argenson à son égard. — Mme de Gesvres demande juridiquement la cassation de son mariage pour cause d'impuissance. — Départ des généraux : Villars en Flandre, Harcourt et Besons sur le Rhin, Berwick aux Alpes, Fiennes en Catalogne. — Mariage de Bissy avec Mlle Chauvelin. — Mariage de Meuse avec Mlle de Zurlaubeu. — Mort, extraction, caractère de l'abbé de Sainte- Croix. — Mort, famille et caractère de Cominges, et sa dépouille. — Mort et caractère de La Fare. — Mort du président Rouillé. — Mort de l'abbé d'Uzès. — Rohan, évèque de Strasbourg, fait cardinal. — Désordres de la Loire. — Duc de Fronsac sort de la Bastille.
Il se passa deux bagatelles en Flandre dans le courant du mois de mars. Les ennemis vinrent bombarder Arras pour brûler des amas de fourrages, et ne causèrent presque aucun dommage. Le maréchal de Montesquieu apprit qu'ils avoient mis huit cents hommes dans le bourg de r£cluse. Broglio , aujourd'hui maréchal de France et duc. eut ordre de les aller attaquer. Il rencontra en chemin un parti de trois cents clievaux qui, à sa vue, se retira sous le canon du château de l'Écluse. Il força les ennemis de se retirer dans ce château , qu'il prit après avoir emporté ce bourg et les retranchements ; prit ou tua les huit cents hommes et les trois cents chevaux. On étoit si peu accoutumé aux aventures heureuses qu'il fut beaucoup parlé de celle-là.
Une beaucoup meilleure fut l'arrivée de Ducasse à la Corogne avec les galions très-richement chargés qu'il étoit allé chercher en Amérique. On les attendoit depuis longtemps avec autant d'impatience que de crainte des flottes ennemies dans le retour. Ce fut une grande ressource pour l'Espagne qui en avoit un extrême besoin , un grand coup pour le commerce qui languissoit, et où le désordre étoit près de se mettre, et un extrême chagrin pour les Anglois et Hollandois qui les guettoient depuis si longtemps avec tant de dépenses et de fatigues. Le dtic de La Rochefoucauld d'aujourd'hui, né quatrième cadet, qui portoit lors le nom de Durtal et qui étoit dans la marine , servoit sur les vaisseaux de Ducasse , qui l'envoya porter au roi cette grande nouvelle. Le roi d'Espagne en fut si aise qu'il fit Ducasse chevalier de la Toison d'or, au prodigieux scandale universel. Quelque service qu'il eût rendu, ce n'étoit pas la récompense dont il dût être payé. Ducasse étoit connu pour le fils d'un petit charcutier qui vendoit des jambons à Bayonne. Il étoit brave et bien fait; il se mit sur les bâtiments de Bayonne, passa en Amérique , et s'y fit flibustier. Il y acquit des richesses et une réputation qui le mit à la tête de ces aventuriers. On a vu en son lieu combien il servit utilement à l'expédition de Carthagène , et les démêlés qu'il eut avec Pointis qui la fit. Ducasse entra dans la marine du roi , où il ne se distingua pas moins. Il y devint lieutenant général , et auroit été maréchal de Franco si son âge l'eût laissé vivre et servir, mais il étoit
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parti de si loin qu'il étoit vieux lorsqu'il arriva. C'étoit un des meilleurs citoyens et un des meilleurs et des plus généreux hommes que j'aie connus, qui sans bassesse se méconnoissoit le moins, et duquel tout le monde faisoit cas lorsque son état et ses services l'eurent mis à portée de la cour et du monde.
Il mourut en ce môme temps un homme de meilleure maison , mais d'un mérite qui se seroit borné aux jambons s'il fût né d'un père qui en eût vendu. Ce fut le comte de Brionne, accablé d'une longue suite d'apoplexies. Il étoit chevalier de l'ordre de 1688 , et le premier danseur de son temps, quoique médiocrement grand et assez gros. C'étoit un assez honnête homme , mais si court et si plat que rien n'étoit au-dessous. On ne le voyoit jamais que dans les lieux publics de cour, et chez lui [il] ne voyoit personne ; sa famille n'en faisoit aucun cas ni personne à la grande écurie. Son père , qui lui avoit fait donner autrefois ses survivances , l'avoit comme forcé depuis deux ou trois mois à s'en démettre, comme on l'a vu, de la charge pour son frère, de son gouvernement pour son fils. M. le Grand , qui n'étoit pas tendre, disoit qu'il buvoit tout son bon vin, et trouvoit cela fort mauvais. Il n'eut pas la peine d'avoir à s'en consoler.
Deux grands d'Espagne fort distingués se firent prêtres en ce tempsci : l'un fut le comte de Monterey , l'autre le marquis de Los Balbazès. Monterey étoit second fils de don Louis de Haro y Guzman , qui succéda à l'autorité, à la faveur et à la place de premier ministre du comte-duc d'Olivarès, son oncle maternel; qui étoit grand écuyer de Philippe IV, et qui traita et signa avec le cardinal Mazarin la paix des Pyrénées et le mariage du roi , dans l'île des Faisans sur la rivière de Bidassoa. Le marquisat et grandesse de Monterey passa en plusieurs maisons par mariage d'héritières. La dernière étoit de la maison de Tolède , qu'épousa le m-arquis de Monterey dont il s'agit ici, et qui en prit le titre et fut par elle grand d'Espagne. Il fut gentilhomme de la chambre , puis successivement vice-roi de Catalogne, gouverneur général des Pays- Bas , du conseil de guerre , conseiller d'État ( ce que nous appelons ministre en France), président du conseil de Flandre, enfin disgracié et chassé sous le ministère du duc de Medina-Celi , et n'eut point d'enfants.
Los Balbazès fut érigé en marquisat en décembre 1621 pour le fameux capitaine Ambroise Spinola de l'une des quatre premières maisons de Gênes; un de ses fils fut cardinal, l'autre épousa une Doria de l'une des quatre premières maisons de Gênes, qui étoit duchesse héritière del Sesto , et eut la Toison. Son fils , gendre du connétable Colonne , fut grand d'Espagne , du conseil de guerre , ambassadeur en France au mariage du roi pour y accompagner la reine, conseiller d'État, c'est-à-dire ministre , et majordome-major de la reine . seconde femme de Charles II. Son fils, gendre du huitième duc de Medina-Celi, fut vice-roi de Sicile. Il en partit pour venir à Gênes, où il se fit prêtre. Son fils, gendre du duc d'Albuquerque , est grand écuyer de la princesse des Asturies , fille du roi de Portugal , et a cinq sœurs toutes grandement mariées. Les privilèges du clergé sont tels en Espagne qu'un particulier qui y entre garantit sa iàmille de toutes recherches, parce que le droit de partage
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qu'il conserve dans les biens en rend la discussion très-difficile et presque toujours infructueuse; ils dérobent aussi à la justice séculière les personnes du clergé , et rendent leurs f unilions impossibles. Ces considérations, beaucoup plus que la dévotion ni même pour les grands seigneurs que l'ambition du cardinalat , y font entrer ceux qui des grands emplois tombent en disgrâce , qui mettent ainsi leurs biens à couvert et leurs personnes en sûreté.
L'Espagne avoit ses Titans , sur le modèle de ceax de France, qui ne gagnèrent pas moins que les nôtres à la mort du Dauphin. Ils se hâtèrent encore plus d'en profiter. La princesse des Ursins, qui d'avance se comptoit déjà souveraine, eut impatience d'en faire sentir à l'Espagne le poids, qui jusqu'alors lui étoit inconnu. Elle n'osa pourtant le hasarder sans l'attache de la France, et elle n'ignoroit pas le biais de l'obtenir et de s'en faire soutenir dans son inouïe entreprise contre le désespoir général qu'elle ne pouvoit douter qu'elle n'allât exciter : ce fut de rendre commun son intérêt avec celui du duc de Vendôme, et d'acquérir pour une nouvelle grandeur l'appui certain et tout -puissant de Mme de Maintenon et de M. du Maine. Sûre de ce côté-là, elle obtint un ordre du roi d'Espagne aux grands, et par conséquent à toute l'Espagne, de la traiter désormais d'Altesse et le duc de Vendôme aussi, auquel on expédia une patente qui lui donnoit tous les rangs, honneurs et prérogatives dont avoient joui les deux don Juan.
Cette nouveauté fît en Espagne un éclat prodigieux , et y causa un dépit et une consternation générale, dont il faut expliquer la raison. On a vu, lorsqu'on a traité de la dignité des grands d'Espagne qu'elle va d'égal avec tous les souverains non rois, qu'elle ne cède à pas un; et que, si les ducs de Savoie, comme le fameux Charles-Emmanuel, ont eu en E'=pigne quelque rare et très-légère préférence sur eux, elle a été plutôt de distinction que de rang, et masquée de i'honneur de son mariage avec l'infante qui à son tour étoit appelée à succéder à la couronne; on ne parle point de ce qui s'y passa au voyage de Charles P', roi d'Angleterre, alors prince de Galles, parce que l'héritier présomptif de la couronne de la Grande-Bretagne est hors de toute parité. On n'a vu encore que. depuis la réunion des divers royaumes d'Espagne par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle , on n'a vu jusqu'à Philippe V que deux fils d'Espagne, cadets, en âge d'homme : le frère de Charles- Quint qui y fut régent en son absence , et qui passa depuis en Allemagne où il fut roi et empereur et fonda la branche impériale souveraine des États héréditaires d'Allemagne, et Ferdinand, fils de Philippe III, né en 1609, cardinal et archevêque de Tolède sans avoir été dans les ordres, et gouverneur des Pays-Bas, où il mourut en 1641 n'ayant pas trente-deux ans ; ainsi nulle postérité et point de princes de la maison d'Espagne. De bâtards reconnus, on n'y en a vu que deux, tous deux du nom de don Juan d'Autriche, et tous deux personnages, surtout le premier fils de Charles-Quint, né d'une mère inconnue en 1643, célèbre par le gain de la bataille de Lépante , et qui commanda presque toujours en chef les armées de terre et de mer; il mourut sans alliance, en 1578 , à trente-cinq ans ; l'autre don Juan , fils de Philippe IV , né d une