TRAITEMENI DES DEUX DON JUAN À VENDÔME
comédienne en 1629, mort sans alliance en 1679, à cinquante ans, -, grand prieur de Castille, dignité qui donne la grandesse et cent mille écus de rente, et général des armées d'Espagne.
Philippe IV étant mort en septembre 1666, et la reine sa veuve devenue régente pendant la minorité de Charles II qui fut longue, don Juan fit un parti contre elle qui, après une longue lutte, lui arracha toute l'autorité que don Juan exerça tout entière , et se fit grandement compter jusqu'à sa mort. Il eut une espèce de maison, usurpa comme chef de parti une grande supériorité sur les grands, et eut l'Altesse, à quoi, outre la nécessité des temps, ils se ployèrent plus facilement à cause de l'état des bâtards qui est particulier en Espagne, où s'est conservé ce reste des mœurs et des coutumes mauresques. On a vu " , lorsqu'on a parlé des grands et de l'Espagne , que les bâtards de gens non mariés héritent à peu de chose près comme les enfants légitimes , à leur défaut, et deviennent même grands d'Espagne par succession. Il y faut garder pourtant certaines formalités faciles, et qu'il n'y ait point d'obstacles de famille qui leur préfèrent les oncles , tantes , ou cousins germains légitimes. Enfin cette première espèce de bâtards diffère en Espagne fort peu des enfants légitimes. Les bâtards d'un homme marié et d'une fille ne diffèrent des premiers que par plus de formalités et de restrictions; mais ils succèdent aussi et héritent des grandesses. Don Juan étoit de cette seconde sort'e ; ainsi son droit de succession à la couronne lui facilita l'Altesse , la supériorité de rang et tout ce qu'il voulut entreprendre , et qu'il soutint par les troubles dont il fut toujours l'âme et le chef, et par toute l'autorité et la réputation qui lui en demeurent après. Ce fut donc sur ce modèle que Mme des Ursins voulut élever le duc de Vendôme , en faire sa cour à M. du Maine , par un exemple pour lui en France , quoique si différente de l'Espagne sur l'état des bâtards , plaire au roi et à Mme de Maintenon par leur endroit le plus sensible , et à l'appui de l'Altesse de M. de Vendôme faire passer la sienne, après quoi elle n'étoit pas en peine d'arrêter les autres avantages que Vendôme eût pu prétendre à l'exemple de don Juan, sous prétexte de ne pas pousser à bout le mécontentement général. Il fut extrême.
On avoit perdu don Juan de vue en Espagne ; il étoit mort retiré dans une commanderie , quelques années avant sa mort. Personne ne se souvenoit de l'avoir vu ni de son Altesse. M. de Vendôme n'étoit point bâtard de leur dernier roi , il n'avoit aucun droit à la couronne d'Espagne : nulle parité donc avec don Juan. On le voyoit traiter d'Altesse , lui et Mme des Ursins, précisément comme les infants actuels, parce qu'en Espagne on ne connoît d'Altesse Sérénissime ni Royale pour qui que ce soit sans aucune exception , et cette égalité de traitement avec le prince des Asturies et les autres infants étoit insupportable en Mme des Ursins et M. de Vendôme , et bannit volontairement beaucoup de gens de la > cour et du service , pour éviter la nécessité de la leur donner. On n'en
\. Voy., t. II, p. 251 et suiv., les passages auxquels renvoie Saint-Simon el que les précédents éditeurs avaient rejelés au XIX® volume; ce qui les avait forcés de modifier toutes ces phrases.
Saint-Simon vr 13
2G0 LE ROI A MARLY. [l/i2]
fut pas moins indigné en France , où Mme de Maintenon et M. du Maine ravis n'osèrent le marquer. Le roi même fut très-sobre à en parler. Ils surent bien y suppléer par les réflexions utiles du fruit à en tirer.
Le roi alla le mercredi 6 avril à Marly, où. quoique le Dauphin et la Dauphine ne fussent pas encore enterrés, il rétablit son petit jeu chez Mme de Maintenon dès le vendredi suivant, et voulut le salon à l'ordinaire, et que M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry y tinssent le lansquenet public et le brelan, et des tables de différents jeux pour toute la cour. Il ne fut pas longtemps sans dîner chez Mme de Maintenon une ou deux fois la semaine, et à y entendre de la musique avec les mêmes dames familières. Mme de Dangeau, qui en étoit une , eut la joie d'y apprendre que le comte de Lœwenstein son frère, qui, pendant l'occupation de la Bavière, en étoit administrateur pour l'empereur, avoit été fait prince de l'empire. On y sut en même temps que l'abbé de Vassé refusoit l'évêché du Mans. C'étoit un grand homme de bien depuis toute sa vie . qui ne s'étoit jamais soucié que de l'être , mais qui ne laissoit pas de voir bonne compagnie, et d'en être fort considéré; il avoit plus de soixante ans , et ne put être tenté de l'épiscopat à cet âge , quoique placé au milieu des terres de sa maison. Je n'ai pas voulu omettre ce refus pour la rareté dont il est, et pour celle encore d'avoir choisi un homme de qualité et de ce mérite. C'étoit un phénomène pour le P. Tellier.
Le roi d'Angleterre eut la petite vérole à Saint-Germain. On lui fit recevoir les sacrements. On ne sait par quelle raison il fit comme Mme la Dauphine. et ne voulut point de son confesseur jésuite : il envoya chercher le curé de la paroisse, à qui il se confessa. La reine sa mère s'enferma avec lui , et prit toutes les précautions possibles pour séparer la princesse sa fille du mauvais air. Elles furent inutiles; la petite vérole la prit, elle en mourut le septième jour , qui fut le lundi 18 avril. Ce fut une grande affliction pour la reine d'Angleterre, avec la triste perspective de sa séparation prochaine d'avec le roi son fils par la nécessité de la paix et de l'embarras de ce qu'il alloit devenir. Le corps de la princesse d'Angleterre fut porté sans cérémonie aux Filles Sainte-Marie de Chaillot . où la reine sa mère se retiroit souvent. La raison de la petite vérole l'empêcha de recevoir aucunes visites.
Mlle d'Armentières mourut à Paris à plus de quatre-vingts ans. C'étoit une fille de beaucoup de mérite, d'esprit et de vertu, qui avoit été longtemps fort pauvre , oui devint après fort riche . et qui dans ces deux états eut quantité (Amis et d'amies considérables. Elle avoit été recueillie jeune et pauvre chez la duchesse d'Orval, sœur de Palaiseau, chez qui elle logea la plus grande partie de sa vie , et à qui à son tour elle fut fort utile quand elle la vit tombée dans la pauvreté. Elles ne laissèrent pas de se séparer d'habitation sur la fin, comme Saint- Romain et Courtin , deux conseillers d'État fort connus parleurs ambassades , dont il a été quelquefois mention , et qui avoient toujours logé ensemble par amitié. Mlle d'Armentières laissa quatre mille livres de pension à la duchesse d'Orval, l'usufruit de son bien à la duchesse du Lude, son amie intime de tout temps, et le fonds à M. d'Armentières,
[1712] MORT DE MADEMOISELLE d'aRMENTIÈRES. 291
son plus proche parent , et l'aîné de sa maison. Sa mère n'étoit rien , son père parut peu , quoique gouverneur de Saint- Quentin et avec un régiment ; mais le père de celui-là , aussi gouverneur de Saint-Quentin , fut lieutenant général, député de la noblesse pour le bailliage de Vermandois aux derniers états de Blois en 1588 , ambassadeur vers les archiducs en Flandre, chevalier du Saint-Esprit en 1597, et chevalier d'honneur de la reine Marie de Médicis. Il eut la terre d'Armentières de sa femme , qui étoit Jouvenel avec le sobriquet de des Ursins et héritière ; et le père de celui-là étoit ce vicomte d'Auchy, capitaine des gardes du corps de Charles IX, qui garda le roi de Navarre à Vincennes, qui y acquit son amitié , et que les Mémoires de Gastelnau appellent froid et sage , et l'un des plus hommes de bien de son temps.
Mlle d'Armentières n'avoit qu'un frère dont la mère étoit Pinart, héritière de grandes terres, entre autres de Louvois, et dont le père étoit ce vicomte de Comblisy , fils du secrétaire d'État qui trahit Henri IV et rendit à la Ligue Château-Thierry, dont il étoit gouverneur, et qui étoit alors une place importante. Son petit-fils par sa fille dissipa tout dans une vie obscure et inconnu , épousa une gueuse des rues dont il n'eut point d'enfants, et mourut en 1604. Les restes ne laissèrent pas d'être encore bons. Mlle d'Armentières les recueillit, paya, s'arrangea, et devint riche dans sa vieillesse, dont elle sut faire un bon et honnête usage. Elle et le père de celui à qui elle laissa le fonds de ses biens étoient enfants des issus de germains. La branche de celui-là, distinguée par le nom de Saint-Remi , étoit depuis longtemps dans l'indigence. Le père de ceux qui se relevèrent et qui ont figuré pendant la régence de M, le duc d'Orléans devint l'aîné de sa maison en 1690, par la mort de tout ce qu'il restoit d'aînés de toutes les branches, et n'en fut pas plus à son aise. Il avoit épousé la fille de d'Aguesseau, maître des comptes , dont il eut la petite terre de Puysieux près de Beaumont vers Beauvais; et ce maître des comptes, fort nouveau alors, est le grand-père de d'Aguesseau, chancelier de France avec diverses fortunes , depuis le 2 février 1717 , et [qui] l'est encore depuis vingt-six ans. Saint-Remi mourut en 1712, à soixante-dix-neuf ans . et sa femme, en 1721 , ayant eu la joie de voir la fortune de son neveu, mais sans être jamais sortis de leur village ni l'un ni l'autre , où leur maison ressembloit fort à une hutte, et où ils avoient peine à subsister. Ils eurent trois fils : l'aîné porta le 'nom d'Armentières; le second fut envoyé sans sou ni maille page du grand maître à Malte; le troisième porta le nom de Conflans , qui est celui de leur maison. Les deux aînés naquirent avec beaucoup d'esprit et d'envie de faire. Ils se roidirent contre la fortune, et, malgré leur pauvreté, ils trouvèrent le moyen de lire, de s'instruire et de s'orner l'esprit de sciences et d'histoire, aidés tous deux d'une fort belle mémoire , et assez avisés pour vivre tous trois dans la plus grande union. Conflans et Armentières servirent.
Conflans. qui n'avoit pas le sens commun, perdit sa jeunesse dans une citadelle où il fut enfermé près de vingt ans, pour s'être battu contre le fils unique de Pertuis , mort gouverneur de Courtrai , après avoir été capitaine des gardes de M. de Turenne, et forl estimé, Le