‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 214 sur 345 · CAUSES DE MON VOYAGE · texte numérisé non relu

CAUSES DE MON VOYAGE

démêla en gros la grandeur de ma perte; on hasarda de m'en parler en me faisant compliment, car j'en reçus peu à peu, malgré moi, d'une infinité de gens qui la plupart vinrent chez moi, où j'étois porte close le plus que je pouvois, et qui, me rencontrant, me disoient qu'ils y étoient venus pour me témoigner la part qu'ils prenoient a la grande perte que j'avois faite. J'avois beau détourner, écarter, répondre enfin avec la brièveté d'un homme qui glisse et qui ne veut point entendre, je ne persuadai personne , et il demeura pour constant à la cour et d'une manière publique que j'avois lieu d'être fort affligé comme un homme qui a perdu la plus grande et la plus certaine fortune.

Cette idée, qui en peu de temps devint générale, et qui est de celles qu'on ne fortifie jamais mieux que lorsqu'on entreprend de les combattre , ne cadroit pas en moi avec celle qui ne l'éloit pas moins devenue, du prétendu crime de M. le duc d'Orléans que le duc du Maine répandoit de tout son art, et que Mme de Maintenon soutenoit de toute sa haine, de toutes ses affections, de toute sa puissance. J'étois trop connu pour qu'on pût imaginer que quelque considération ni quelque nécessité que ce pût être vînt jamais à bout de me ployer à voir celui que je soupçonnerois d'un forfait si exécrable , combien moins de vivre avec lui tous les jours en intimité et de braver par cette conduite , dont la singularité m'étoit pour le moins inutile, le cri public, appuyé de toute la faveur et de toute l'autorité qui réduisoient le prince, que je voyois sans cesse, à la solitude la plus entière et la plus humiliante au milieu du monde et de la cour, et dans le sein de sa plus proche famille. J"étois aussi trop avant avec le prince que tous les cœurs pleuroient, avec tout ce qui l'environnoit de plus intime, et d'autre part avec celui que de si puissantes raisons d'intérêt et de haine vouloient résolument écraser de ce crime, pour qu'il fût possible que je ne me doutasse de rien à son égard, pour peu qu'il y eût quelque apparence, même légère, de soupçons, ce qui étoit manifestement détruit par ma conduite avec lui , que ne détruisoit point celle du peu d'autres intimes entours du Dauphin , qui n'ayant nulle habitude avec M. le duc d'Orléans ne changoient rien en cette occasion à leur conduite avec lui.

M. de Beauvilliers , comme je l'ai remarqué , avoit dans tous les temps évité de le voir, et M. de Chevreuse ne le voyoit que de loin à loin et toujours à des heures particulières. C'étoit donc le contraste que ma conduite faisoit avec l'opinion régnante et dominante et la brèche qu'elle pouvoit lui faire chez tous les gens indifférents . raisonnables et raisonnants , qui choquoient directement l'intérêt si cher de M. du Maine ,• et la volonté si déployée de Mme de Maintenon. C'est ce que mes amis voyoient clairement , c'est ce qu'ils me faisoient sentir tant qu'ils pouvoient, c'est ce que je fus quelque temps à ne vouloir pas croire, c'est ce que j'aperçus enfin très-distinctement, et que je méprisai aussi parfaitement. Ce n'est pas que j'ignorasse le danger de me les attirer etqua je ne visse le roi derrière eux en croupe, et tout à leur disposition, mais je ne crus pas que mon intime liaison avec M. le duc d'Orléans dût par frayeur et par bassesse leur servir d'un nouveau poids pour l'accabler par mon changement de conduite. J'étois plus qu'en tout abri de

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