MORT DU DUC DE VENDÔME
autre coup sur coup qui acheva de l'enivrer des larmes de la France , où, porté sur ce nouveau piédestal, il projetoit de venir faire le prince du sang en plein par le titre d'en avoir désespéré l'Espagne. Sa paresse, sa liberté de vie , ses débauches avoient prolongé son séjour sur la frontière, où il se trouvoit plus commodément pour satisfaire à tous ses goûts qu'à Madrid , où , bien qu'il ne se contraignît guère , il ne pouvoit éviter quelque sorte de contrainte de représentation et de paroître à la cour. Il y arriva pour recevoir les profusions intéressées de la toutepuissance de la princesse des Ursins ; mais , comme je l'ai remarqué , son dessein se bornoit à l'Altesse commune et au leurre plutôt qu'à l'effet bien établi des traitements des deux don Juan qu'elle lui avoit fait donner. Elle se hâta donc de faire expédier avec lui ce qui pour le militaire demandoit nécessairement sa présence, et de le renvoyer promptement à la frontière. Lui-même , comblé de distinctions où il n'avoit osé prétendre , embarrassé de la solitude où le laissoit l'extrême dépit des grands et des seigneurs de leur subite humiliation à son égard , et rappelé dans ses quartiers par sa paresse et ses infâmes délices , il s'en retourna volontiers très-promptement. Il n'y avoit rien à y faire. Les Autrichiens , étonnés et affoiblis du départ des Anglois, se trouvoient bien éloignés de l'offensive : et Vendôme , nageant dans les charmes de son nouveau sort, ne pensoit qu'à en jouir dans une oisiveté profonde , sous prétexte que tout n'étoit pas prêt pour commencer les opérations.
Pour être plus en liberté , il se sépara des officiers généraux et alla s'établir avec deux ou trois de ses plus familiers et ses valets , qui faisoient partout sa compagnie la plus chérie, à Vignarez, petit bourg presque abandonné et loin de tout, au bord de la mer, dans le royaume de Valence, pour y manger du poisson tout son soûl. Il tint parole et s'y donna de tout au cœur joie près d'un mois. Il se trouva incommodé , on crut aisément qu'il ne lui falloit que de la diète ; mais le mal augmenta si promptement et d'une façon si bizarre , après avoir semblé assez longtemps n'être rien, que ceux qui étoient auprès de lui, en petit nombre , ne doutèrent pas du poison et envoyèrent aux secours de tous côtés ; mais le mal ne les voulut pas attendre ; il redoubla précipitamment avec des symptômes étranges. Une put signer un testament qu'on lui présenta, ni une lettre au roi par laquelle il lui demandoit le retour de son frère à la cour. Tout ce qui étoit autour de lui s'enfuit et l'abandonna, tellement qu'il demeura entre les mains de trois ou quatre des plus bas valets, tandis que les autres pilloient tout et faisoientleur main et s'en alloient. Il passa ainsi les deux ou trois derniers jours de sa vie sans prêtre, sans qu'il eût été seulement question d'en parler, sans" autre secours que d'un seul chirurgien. Les trois ou quatre valets demeurés auprès de lui, le voyant à la dernière extrémité, se saisirent du peu de choses qui restoient autour de lui, et, faute de mieux, lui tirèrent sa couverture et ses matelas de dessous lui. Il leur cria pitoyablement de ne le laisser pas mourir au moins à nu sur sa paillasse , et] e ne sais s'il l'obtint. Ainsi mourut, le vendredi 10 juin, le plus superbe des hommes, et pour n'en rien dire davantage après avoir été obligé de parler si souvent de lui, le plus heureux jusqu'à ses derniers jours. II