‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 225 sur 345 · COMBAT DE DENAIN · texte numérisé non relu

COMBAT DE DENAIN

cipaux , pour subsister plus commodément derrière rEscaillon qui se jette dans l'Escaut près de Denain, qu'il avoit retranché, et y avoit laissé dix-huit bataillons et quelque cavalerie. Sur ces nouvelles, le maréchal Montesquieu pressa Villars d'y marcher.

Dans la marche , Montesquieu s'avança avec une tête , quatre lieutenants généraux et quatre maréchaux de camp, et envoya Broglio, depuis maréchal de France, avec la réserve qu'il commandoit, enlever cinq cents chariots de pain pour l'armée ennemie , ce qu'il exécuta fort bien et avant l'attaque de Denain. Montesquieu avec cette tête de l'armée arriva devant Denain à tire-d'aile , fit promptement sa disposition , et attaqua tout de suite les retranchements. Villars marchoit doucement avec le gros de l'armée, déjà fâché d'en voir une partie en avant avec Montesquieu sans son ordre , et qui le fut bien davantage quand il entendit le bruit du feu qui commençoit. 11 lui dépêcha ordre sur ordre d'arrêter, de ne point attaquer, de l'attendre, le tout sans se hâter le moins du monde , parce qu'il ne vouloit point de combat. Son confrère lui renvoya ses aides de camp , lui manda que le vin étoit tiré et qu'il falloit le boire , et poussa si bien ses attaques qu'il emporta les retranchements . entra dans Denain , s'y rendit le maître de toute l'artillerie et des magasins , tua beaucoup de monde , en fit noyer quantité en tâchant de se sauver , entre lesquels se trouva le comte de Dohna qui y commandoit , et se mit en posture de s'y bien maintenir s'il prenoit envie au prince Eugène de l'y attaquer, qui arrivoit avec son armée par l'autre côté de la rivière, qui fut témoin de l'expédition, qui recueillit les fuyards , et qui s'arrêta , parce qu'il ne crut pas pouvoir attaquer Denain emporté avec succès.

Tingry cependant, depuis maréchal de Montmorency , averti d'avance par Montesquieu , étoit sorti de Valenciennes et avoit si bien défendu un pont , qui étoit le plus court chemin du prince Eugène peur tomber sur le maréchal de Montesquieu , qu'il l'empêcha d'y passer , le força à prendre le grand tour par l'autre côté de la rivière , par où je viens de dire, et fit qu'il arriva trop tard. Villars, arrivant avec le reste de l'armée comme tout étoit fait, enfonça son chapeau, dit merveilles aux tués et aux ennemis delà l'eau qui se retiroient, et dépêcha Nangis au roi , qui avoit été un des quatre maréchaux de camp de l'attaque , que Voysin mena au roi le mardi 26 juillet à huit heures du matin, et qui eut force louanges et douze mille livres pour sa course. Les ennemis y perdirent extrêmement, et le maréchal de Montesquiou fort peu. Le fils unique du maréchal de Tourville y fut tué à la tête de son régiment, dont ce fut grand dommage , et laissa sa sœur héritière qui épousa depuis M. de Brassac et fut dame de Mme la duchesse de Berry quand on lui en donna.

Villars, fort étourdi d'une action faite malgré lui, s'en vouloit tenir là; mais Montesquiou, sûr du roi, se moqua de lui, détacha le soir même du combat, qui étoit le dimanche 24 juillet, Broglio avec douze bataillons sur Marchiennes, où étoit le reste et la plus grande partie des magasins des ennemis, et le suivit en personne avec dix-huit autres bataillons et quelque cavalerie , sans que Villars osât s'y opposer for-

312 MÛNTESQUIOU PREND MARCHIENNES. [1712]

mellement, après ce qui venoit d'arriver. Il prit Saint- Araand en passant, où il y avoit huit cents hommes, et l'abbaye d'Hannon, oîi il y en avoit deux cents. Villars , aide-major du régiment des gardes et aidemajor général de l'armée, arriva le dernier juillet à Fontainebleau avec force drapeaux, par qui on apprit qu'un fils d'Overkerke avoit été tué à Denain , qui étoit officier général fort estimé parmi les Hollandois. Le lundi 1" août , Artagnan arriva à une heure après midi à Fontainebleau , de la part du maréchal de Montesquieu, son oncle, avec la nouvelle qu'il avoit pris Marchiennes et tout ce qui s'y étoit trouvé prisonniers de guerre. Il y avoit dans la place six bataillons, un détachement de cinq cents hommes de la garnison de Douai , et le régiment de cavalerie entier de Waldec, qui alloit joindre l'armée du prince Eugène, et qui n'en put sortir avant d'y être enfermé; soixante pièces de canon; et, outre ce qu'il y avoit de munitions de guerre et de bouche en magasins , cent cinquante bélandres qui en étoient chargées sur la rivière , six desquelles avoient chacune deux cents milliers de poudre , le tout sans avoir presque perdu personne à ce siège. Un fils du maréchal de Tessé avoit été fort blessé à Denain à la tête du régiment de Champagne , et le marquis de Meuse à la tête du sien.

Montesquieu eut dans l'armée et à la cour tout l'honneur de ces deux heureuses actions, qui levèrent, pour ainsi dire, le sort dont nous étions si misérablement enchantés , qui parurent avec raison un prodige de la Providence, et qui mirent fin à tous nos malheurs. Montesquieu eut le sens d'être sage et modeste , de laisser faire le matamore à Villars qui se fit moquer de soi, de respecter la protection ouverte de Mme de Maintenon, et de se contenter de la gloire, à laquelle personne ne se méprit. Ce fut à Fontainebleau un débordement de joie dont le roi fut si flatté qu'il en remercia les courtisans pour la première fois de sa vie. Le prince Eugène, manquant de pain et de toutes choses, leva aussitôt après le siège de Landrecies , et une désertion efl"royable se mit dans ses troupes.

Le roi envoya ordre en même temps de faire le siège de Douai. Le samedi 10 septembre, Aubigny, ce prétendu cousin de Mme de Maintenon qui venoit d'avoir le gouvernement de Saumur, et qui étoit brigadier et colonel du régiment royal, arriva à Fontainebleau, et fut mené par Voysin dans le cabinet du roi après son souper. Il lui apprit que Vieux-Pont ayant emporté les demi-lunes le 7 , la chamade avoit été battue le 8 , et la garnison se rendit prisonnière de guerre. Albergetti qui commandoit au siège fit entrer huit bataillons dans la place avec Vieux-Pont pour y commander, et permit aux officiers d'emmener leurs équipages. La descente du fessé n'avoit pas encore été faite. Aubigny eut douze mille livres pour sa course. Le prince Eugène se tenoit toujours près de Mens avec une armée hors d'état de rien faire , et celle du roi alla faire le siège du Quesnoy. Mais il faut retourner sur nos pas. Il y avoit du temps que le fort de Scarpe s'étoit rendu , la garnison de quatre cents hommes prisonnière de guerre. Saint-Pierre en apporta la nouvelle au roi. Le duc de Wurtemberg, général de l'armée de l'empereur sur le Rhin, avoit eu ordre d'attaquer nos lignes de Weissem-

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