‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 226 sur 345 · CASSART PREND ET BRÛLE SANTIAGO · texte numérisé non relu

CASSART PREND ET BRÛLE SANTIAGO

bourg; il s'en approcha, les canonna deux jours durant sans y faire aucun mal, y perdit assez de monde, et se retira, après quoi on brûla leurs batteries. Ce fut tout l'exploit qu'il y eut de part et d'autre en Allemagne.

Il y eut du bruit en Suisse entre les cantons catholiques et protestants. Ils prirent les armes; les derniers furent victorieux. Quoique la guerre fût fort courte , il en coûta cher aux cantons catholiques. La paix entre eux fut signée à Arrau.

Cassart, avec une escadre armée à Toulon, prit dans la principale île du cap Vert le fort et la ville de Santiago aux Portugais . où il y avoit douze mille hommes en état de porter les armes, et on n'en avoit débarqué que mille. Le gouverneur s'étoit rendu à condition qu'en payant soixante mille piastres, la ville ni les forts ne seroient point endommagés. Cependant le gouverneur, l'évèque et les principaux habitants se sauvèrent dans les montagnes. Cette fuite irrita Cassart. Il en prit prétexte de prendre quatre cents nègres et deux vaisseaux qui se trouvèrent à la rade , d'emporter les principales marchandises de la ville , puis de la piller et brûler.

Enfin le marquis de Villena , connu quelquefois sous le nom de duc d'Escalone, et le prince de Cellamare, prisonniers de guerre, furent échangés : le premier contre Stanhope , comme je l'ai rapporté en son lieu, à Brihuega : l'autre contre le général Carpenter. J'aurai tant à parler dans la suite de tous les deux , pendant la régence de M. le duc d'Orléans et lors de mon ambassade extraordinaire en Espagne, si j'ai assez de vie pour conduire ces Mémoires à leur terme, que j'ai voulu marquer leur échange ici. Incontinent après, le roi d'Espagne donna à Villena la charge de son majordome-major qu'il lui gardoit depuis longtemps. J'ajouterai en passant que c'étoit en tout genre un des premiers et des plus grands seigneurs d'Espagne, et orné de toutes sortes de vertus.

Le duc de La Rocheguyon perdit son fils aîné, de la petite vérole, chez l'archevêque de Cambrai où on l'avoit transporté. Ce fut Je troisième aîné de suite que cette maladie lui emporta. Il lui restoit trois garçons, l'aîné desquels étoit comblé d'abbayes. Le second étoit M. de Durtal, qu'on a vu il n'y a pas longtemps revenir des Indes avec Ducasse, et apporter ici la nouvelle de l'arrivée des galions, à qui le roi donna le régiment de son frère , et qui est aujourd'hui duc de La Rochefoucauld, et le chevalier de La Rochefoucauld, qui avoit dès l'enfance la commanderie de Pézenas. Cette mort causa un grand trouble dans la famille.

L'abbé de Tallemant mourut en même temps assez vieux , regretté de tous les gens de lettres , et même d'assez de gens de considération dans l'Église , et d'autres du grand monde.

Le maréchal de Villars perdit son frère de maladie , qui servoit de lieutenant général dans son armée , et étoit gouverneur de Gravelines. C'étoit un fort honnête homme et modeste . qui rougissoit souvent des incartades du maréchal. Il étoit chef d'escadre, fort estimé. Son frère, prenant le grand vol, l'avoit fait passer du service de la marine à cglui Saint- Siwo" vi 14

314 mort; conduite; fortune [1712]

de terre, où, bien qu'assez novice, il étoit devenu bon officier, et fort aimé et personnellement considéré. Quelque temps après, le comte du Bourg , depuis maréchal de France , perdit son fils unique , brigadier de cavalerie , et mestre de camp du régiment royal. Il avoit acquis de la réputation, et ne laissa point d'enfants. Ce fut une grande douleur pour son père.

Albemarle , lieutenant général dans les troupes ennemies , et fils du favori du roi Guillaume, avoit été pris à Denain. Le prince de Rohanfit grande connoissance avec lui , et le fit loger à Paris dans la superbe maison que son père avoit achetée. Il y eut le choix d'aller demeurer à Chartres ou à Orléans, à lui et à cinq ou six prisonniers de considération venus avec lui , mais il faisoit grande instance d'avoir la permisgion d'aller sur sa parole dans une de ses terres en Gueldre. Il n'eut point celle de paroître à la cour. Le cardinal de Rohan , retourné à Fontainebleau pour le serment que les cardinaux prêtent pour leurs bénéfices , obtint , pour lui et pour les autres prisonniers qui étoient avec lui , la liberté de s'en aller chez eux sur leur parole , et le roi fit au cardinal la galanterie de vouloir que ce fût lui qui leur en mandât la première nouvelle. L'état de son père le rappela promptement à Paris.

M. de Soubise ne jouit pas longtemps du plaisir de voir son fils revêtu de la pourpre romaine. Il mourut à Paris le 24 août, à plus de quatrevingt-un ans. prince avec quatre cent mille livres de rente, étant né gentilhomme avec quatre mille livres de rente , comme il lui est échappé quelquefois de lâcher cette parole à quelques amis particuliers dans le transport de sa prodigieuse fortune. Elle fut le fruit d'une prudence que peu de gens voudroient imiter, du mépris qu'il fit des préjugés qui ont acquis le plus de force, de la leçon qu'il reçut de l'exemple de M. de Montespan, et de la préférence qu'il donna sur un afl"ront obscur et demi-cachéàla plus énorme fortune que lui valut la beauté de sa seconde femme , son concert secret avec elle , l'art merveilleux par lequel elle sut se conserver le premier crédit après que les temps de l'acquérir furent passés, et la conduite de l'un et de l'autre toute dressée à ce but, dont j'ai assez parlé en divers endroits de ces Mémoires; et des immenses biens, étabUssements et grandeurs qu'elle leur valut et par quels de^'rés, pour n'avoir à ajouter ici que quelques éclaircissements sur M. de Soubise, qui étoit le plus beau gendarme et un des hommes le mieux faits de son temps de corps et de visage jusque dans sa dernière vieillesse , et qui se soucia le moins d'encourir la plus mortelle injure qu'un Espagnol puisse dire à un autre, qui jusque dans la lie du peuple ne se pardonne jamais.

Je me souviens qu'étant à Madrid , le marquis de Saint-Simon , qui ap-" prenoit l'espagnol, se fâcha par la ville contre un de mes cochers, et, voulant dire autre chose, l'appela .... A l'instant le cocher arrêta, descendit de son siège , jeta son fouet au nez du jeune homme dans le carrosse, et s'en alla sans qu'il fût possible de l'engager à continuer de mener. On fut quatre ou cinq jours à lui faire entendre que c'étoit méprise, et faute de savoir la langue ni ce que ce mot signifioit; et ce ne fut qu'à force de l'en persuader qu'on parvint à l'apaiser. Je pense bien

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