DUC DE SHREWSBURY
milton par derrière et s'enfuit. La reine , qui sentit d'où le coup partoit , en fut également affligée et offensée , et nomma à l'ambassade de France le duc de Shrewsbury, chevalier de la Jarretière, l'un de ses plus confidents ministres , aîné de la maison Talbot.
Le bailli de La Yieuville , beau-frère de la dame d'atours de Mme la duchesse de Berry , succéda au feu bailli de Noailles à l'ambassade de Malte et y fit tout fort noblement.
L'électeur de Bavière fit une légère apparition à Fontainebleau. Il y vint de Petit-Bourg , vit le roi un quart d'heure dans son cabinet , dit en sortant à d'Antin qu'il partoit beaucoup plus content qu'il ne l'avoit espéré en venant, et s'en retourna à Petit-Bourg.
Quinze jours après , c'est-à-dire le mercredi 14 septembre , le roi , après le conseil d'État , alla coucher à Petit-Bourg , et le lendemain à Versailles, où peu de jours après la duchesse d'Albe prit congé de lui chez Mme de Maintenon. Elle partit peu de jours après, sans avoir laissé un sou de dettes de leur longue et magnifique ambassade en des temps très-malheureux. Elle emmena avec elle un petit abbé de Castillon qui n'avoit pas de chausses , et qui n'avoit de ressource que les lieux et les heures publics , où il ennuyoit même beaucoup de sa présence qui étoit aussi assez vilaine. Il étoit Gonzague , mais arrière-cadet , et il cherchoit ici fortune depuis quelques années. Je ne sais comment il fit connoissance avec la duchesse d'Albe ; mais fort peu après être arrivés en Espagne, il quitta le petit collet et elle l'épousa. Il parvint en cette considération, peu après, à la grandesse et à la clef de gentilhomme de la chambre. Ils n'ont point eu d'enfants. Elle venoit de mourir lorsque j'arrivai en Espagne, où je le vis sans meubles, avec un châlit et un capucin, qui en vouloit prendre l'habit. La douleur nfe fut pas de durée; il s'étoit déjà remarié, lorsque j'en partis, à une beauté fille du prince de Santo-Buono-Caraccioli , chose infiniment rare en Espagne.
La Salle , qu'on a vu avoir vendu pour la seconde fois sa charge de maître de la garde-robe . par un hasard unique , s'ennuya de son oisiveté. C'étoit un fort honnête homme , qui avoit du sens , et qui ne manquoit pas d'esprit, bien fait et de fort bonne mine, qui, pour le petitfils d'un vendeur de sabots dans la forêt de Senonches , avoit fait une grande fortune, n'en étoit pas encore content, et se rendoit peu de justice. Un ancien bailli de la Ferté que j'y ai vu longtemps, et qui a survécu mon père de beaucoup d'années , nous en mit au fait pour l'extraction. J'étois à la Ferté avec ma mère lorsque mon père, mandé pour le chapitre, nous envoya la liste de la promotion de 1688. Ce bailli se trouva à la réception des lettres et à la lecture de la liste. Au nom de La Salle , il demanda qui il étoit , et , sur la réponse . se mit à rire et dit que cela ne se pouvoit pas, et enfin ajouta qu'étant jeune il avoit connu son grand-p'rre qui vendoit des sabots en gros après en avoir fait dans sa jeunesse. Il nous dit qu'étant devenu à son aise sur ses vieux jours il avoit acquis une petite terre qui n'a jamais valu mille écus de rente, et sans aucune étendue dans la lisière de la forêt de Senonches qui s'appelle la Salle. J'y ai passé plusieurs fois : ils y ont fait un petit castel de cartes , proportionné à la valeur de ce petit bien. Le fils du sabotier voulut aller Saint-Simo:* VI 15
338 LA salle; son extraction, son caractère. [1712]
à la guerre, il s'y distingua-, il parvint par son ancienneté à la tête des gens d'armes de la garde.
Caillebot avoit quitté ce nom et s'appeloit La Salle ; il vivoit dans un temps où on se battoit beaucoup ; il étoit fort sur la hanche , et passa pour un brave à quatre poils qu'il ne falloit pas choquer. Ce fut par ces bravades que le cardinal Mazarin , qui en avoit aisément peur , et qui vouloit aussi s'en attacher partout , le poussa dans les gens d'armes que Miossens commandoit , si connu depuis sous le nom de maréchal d'Albret, et si compté à la cour et dans le monde. La Salle sut si bien lui faire sa cour et se faire passer d'ailleurs pour un brave important , qu il eut la compagnie quand le maréchal d'Albret la quitta en 1666. Il poussa son fils dans cette compagnie quoique jeune, car il étoit de 1646; il se trouva de la valeur et de l'honneur , et il monta assez vite. M. de Soubise étoit dans la même compagnie; il y étoit entré pauvre gentilhomme, et fort éloigné d'imaginer de devenir prince et fort riche; la beauté de^sa seconde femme et la bonté du roi firent ce miracle. Il étoit en son plus doux mouvement lorsque La Salle mourut et laissa la compagnie des gens d'armes vacante en 1672. M. de Soubise l'obtint, mais le fils de son prédécesseur l'y importuna. Il pensa toujours de lom pour fonder des établissements avec son grand secours domestique. Il voulut ranger de bonne heure tout obstacle à pouvoir assurer sa charge à sa famihe. La Salle servoit bien, ne vouloit point quitter, et il avoit la fantaisie d'espérer de succéder à M. de Soubise. Cette folie fit sa fortune; il y en avoit au crédit où étoit Mme de Soubise ; d'ailleurs cette espérance auroit pu être fondée sur 1 âge de M. de Soubise qui avoit quinze ans plus que lui, et sur les hasards de la guerre. La conjoncture heureuse qui se présenta fit IWaire de tous les deux.
Il y avoit plusieurs années que Vardes étoit chassé pour avoir eu une part principale dans l'affaire qui perdit la comtesse de Soissons et le comte de Guiche, et qui touchoit le roi si fort immédiatement'. Vardes étoit un favori qui par sa trahison attira sur soi plus de colère; il fut envoyé à Ai gués -Mortes, dont il étoit gouverneur , avec défense d'en sortir et d'y voir personne , et ordre de se défaire de sa charge de capitaine des Cent-Suisses de la garde. C'est le même qui se battit avec mon père. Il étoit chevalier de l'ordre, de la promotion de 1661 , et si gâte de la fortune , que j'ai ouï dire aux contemporains qu'il regarda pour la première fois son cordon bleu avec quelque complaisance en chemin de son exil. On espère toujours. Vardes se fiatta du pardon après un châtiment de quelques années , et il s'obstina à garder sa charge pour ne se pas trouver dépouillé à son retour. A la fin on lui fit si bien entendreque son espèce de prison ne finiroit que par sa démission, qu'il se résolut à ce calice. M. de Louvois , ennemi terrible et implacable , mais également bon ami et bon parent, fut bientôt averti; il fit parler a Vardes par Tilladet, son cousin germain , qu'il avoit déjà fait maître de la garde-robe , et Vardes , dans la nécessité de vendre , crut se faire un
\ . L'aventure à laquelle Saint-Simon fait allusion a été racontée en déiail par iea coûlemporains. Voy. notes à la fin du volume.