‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 250 sur 345 · ET SUR SA FAMILLE · texte numérisé non relu

ET SUR SA FAMILLE

pouvoit leur donner. On ne finiroit point sur toutes ses lolies. Il voulut faire arracher des dents de devant à ses filles parce qu'elles étoient belles, de peur qu'elles y prissent trop de complaisance. Il ne faisoit qu'aller de terre en terre ; et il promena pendant quelques années le corps de Mme Mazarin , qu'il avoit fait apporter d'Angleterre , partout où il alloit. Il vint à bout , de la sorte , de la plupart de tant de millions , et ne conserva que le gouvernement d'Alsace et deux ou trois gouvernements particuliers. G'étoit un assez grand et gros homme , de bonne raine , qui marquoit de l'esprit, à ce qu'il me parut une fois que je le vis chez mon père, lorsqu'il fut chevalier de l'ordre en 1688. Depuis sa retraite dans ses terres , il ne fit plus que trois ou quatre apparitions de quelques jours à Paris et à la cour où le roi le recevoit toujours avec un air d'amitié et de distinction marquée. Il faut maintenant ajouter un mot de curiosité sur un homme et une fortune aussi extraordinaires.

Son nom de famille étoit La Porte. On prétend qu'il leur est venu de ce que leur auteur étoit portier d'un conseiller au parlement, dont le fils devint un très-célèbre avocat à Paris . lequel très-certainement étoit le grand-père du maréchal de La Meilleraye. Cet avocat La Porte étoit avocat de l'ordre de Malte, et le servit si utilement que l'ordre, en reconnoissance , reçut de grâce son second fils , qui devint un homme d'un mérite distingué , et commandeur de la Madeleine près de Parthenay. Ce La Porte, qui s'étoit fort enrichi, étoit aussi avocat de M. de Richelieu. Il acquit quelque bien dans son voisinage , et s'affectionna tellement à sa famille , que , voyant qu'après avoir mangé tout son bien ' et laissé sa maison ruinée, il prit un fils qu'il avoit laissé pour son gendre, qui, avec ce secours, se releva, et mourut en 1590 à quarantedeux ans, chevalier du Saint-Esprit, capitaine des gardes du corps et prévôt de l'hôtel, qui est ce que mal à propos on nomme grand prévôt de France. Sa femme étoit morte dès 1680. Ce furent le père et la mère du cardinal de Richelieu , et d'autres enfants dont il ne s'agit pas ici. L'avocat La Porte survécut son gendre et sa fille. Il avoit chez lui un clerc qui avoit sa confiance, qu'il avoit fait recevoir avocat, et qui s'appeloit Bouthillier. En mourant il lui laissa sa pratique ; et lui recommanda ses petits-enfants de Richelieu qui n'avoient plus de parents. Bouthillier en prit soin comme de ses propres enfants , et c'est d'où est venue la fortune des Bouthillier.

Barbin , qui a tant fait parler de lui sous la régence de Marie de Médicis , étoit un petit procureur du roi , de Melun , homme d'esprit et d'intrigue. Henri IV étoit souvent à Fontainebleau ; il [Barbin] mouroit d'envie de se fourrer dans quelque chose, mais étoit trop petit compagnon pour pénétrer chez les ministres. A ce défaut il se mit à faire sa cour à Léonora Galigaï, femme de Concini depuis maréchal d'Ancre, laquelle étoit venue d'Italie avec la reine , étoit sa première femme de chambre, et pouvoit dès lors tout sur elle. Il courtisa Léonora par de petits présents de fruits , l'attira par des collations à sa petite maison

i . Reproduction textuelle du manuscrit. Le sens est vujani que M. de Richelieu avoit mangé tout son lien, etc.

près de Melun , et s'insinua si bien dans son esprit qu'il devint dans la suite son principal confident. Elle devint dame d'atours de la reine , son mari marquis d'Ancre, et, après la mort d'Henri IV, tous deux devinrent les maîtres de la reine et de l'État. Au commencement de 1616, la cour étant à Tours , il se fit un grand changement dans le ministère. Le chancelier de Sillery, Villeroy et le président Jeannin , qu'on appeloit les barbons, furent chassés, et avec eux Puysieux, secrétaire d'Etat, fils du chancelier et petit-gendre de Villeroy. Du Vair, premierprésident du parlement de Provence , eut les sceaux , Mangot fut secrétaire d'État , et Barbin mis en la place de Jeannin , sous le titre de contrôleur général des finances. Étant encore petit procureur du roi de Melun. il avoit fait amitié avec l'avocat Bouthillier, et logeoit chez lui quand il alloit à Paris. Il y vit souvent M. de Luçon , qui fit habitude avec lui , et à qui il plut tant qu'il le fit connoître à Léonora, ce qui fut le fondement de l'nmitié et de la confiance que Marie de Médicis prit en lui, et qui le conduisit à une si haute fortune. Il étoit aussi bon parent et ami qu'ennemi sans mesure et sans bornes. Il n'oublia pas la mémoire de son grand-père maternel , l'avocat La Porte , et il trouva dans son oncle maternel et dans son cousin germain La Porte un mérite qu'il put élever. L'oncle devint commandeur de Braque , bailli de la Morée . ambassadeur de sa religion en France, grand prieur de France, gouverneur d'Angers et du Havre de Grâce, lieutenant général au gouvernement d'Aunis et des îles de Ré et d'OIéron, et un des hommes d'alors avec lequel il fallut le plus compter pour les grâces, et souvent pour les affaires. Il avoit de la capacité, mais trop de hauteur dans ses manières. Il mourut à la fin de 1644 : ainsi il jouit de toute la fortune de son neveu.

Son autre neveu La Porte , qui s'appeloit le marquis de La Meilleraye , fut un homme de grand sens dans le cabinet , de grande valeur et de grande capacité à la guerre , tellement que lui et le commandeur furent fort utiles au cardinal de Richelieu. La Meilleraye étoit homme d'honneur et de vertu , doux , affable , poli , obligeant , à ce que j'ai ouï dire à mon père, dont il étoit ami particulier, et n'avoit pas la rudesse et la hauteur de son oncle. Il eut le gouvernement de Bretagne, Nantes, Port-Louis, et fut chevalier de l'ordre en 1633, fit la charge de grand maître de l'artillerie par commission après le maréchal d'Effiat son beau-père, l'eut après en titre, lorsqu'en 1634 le célèbre duc de Sully, après la mort de son fils , consentit enfin à en donner la démission pour ua bâton de maréchal de France , et M. de La Meilleraye reçut de la main même de Louis XIII le bâton de maréchal de France sur la brèche de Hesdin qu'il venoit de prendre d'assaut. Il mourut en 1664, fort goutteux, à soixante-deux ans. Il ne laissa qu'un fils de sa première femme, et n'eut point d'enfants de la seconde, fille du duc de Brissac Le maréchal de La Meilleraye et son fils furent tous deux séparément faits ducs et pairs parmi les quatorze que le roi érigea, et qu'il enregistra, et reçut en son lit de justice de décembre 1663 '.

La duchesse de Charost mourut en même temps, à cinquante et un

^. Voy. t. I*'', p. 438, le récil de la réceplion de ces ducs et pairs.

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