HAMMER Â LA COUR
de retenue de M. de Vendôme et les appointements échus depuis sa mort. Le gouvernement de Mont-Dauphin et celui de Gravelines aux deux Broglio , l'un gendre de Voysin , l'autre qui a fait une si grande fortune , et Dangeau eut permission de céder à son fils le gouvernement de Touraine en en retenant l'autorité et les appointements. La Vrillière , assez mal dans ses affaires , vendit sa magnifique maison vis-à-vis la place des Victoires au comte de Toulouse, et d'Antin en acheta une autre fort belle à peu près dans le même quartier, qui avoit été bâtie pour Chamillart. On ne laissa pas d'être surpris que ces deux hommes qui tenoient de si près au roi, l'un par ce qu'il lui étoit, l'autre par sa charge , et plus encore par sa faveur , et courtisan au suprême , fissent ces acquisitions dans Paris. Peu de temps après, le roi suppléa à la modicité de l'apanage de M. le duc de Berry par une pension de quatre cent mille francs, et ordonna à sa musique dé se trouver tous les jours à la messe de Mme la duchesse de Berry, comme à la sienne , qui fut une très-sensible distinction pour elle et pour M. le duc de Berry. Il en reçut une plus touchante par l'entrée au conseil des dépêches qui étoit le chemin des autres conseils.
Il parut à la cour un personnage singulier qui y fut reçu avec des empressements et des distinctions surprenantes. Le roi l'en combla, les ministres s'y surpassèrent , tout ce qui étoit de plus marqué à la cour se piqua de le festoyer. C'étoit un Anglois d'un peu plus de trente ans , de bonne mine et parfaitement bien fait , qui s'appeloit le chevalier Hammer, et qui étoit fort riche. Il avoit épousé aussi la fille unique et héritière de milord Harrington , secrétaire d'État , veuve du duc de Grafton, qui s'en étoit éprise , et qui conserva de droit son nom et son rang de duchesse de Grafton , comme il se pratique toujours en Angleterre en faveur des duchesses , marquises et comtesses qui étant veuves se remarient inégalement. Hammer passoit pour avoir beaucoup d'esprit et de crédit dans la chambre des communes. Il étoit fort attaché au gouvernement d'alors , et fort bien avec la reine qui l'avoit tenu toute la campagiiO auprès du duc d'Ormond pour être un peu son conseil. De Flandre il vint ici ; il y demeura un mois ou six semaines , également couru et recherché, et s'en alla d'ici en Angleterre pour l'ouverture du parlement. Je n'ai point su alors ce qu'il étoit venu faire , ni même s'il étoit chargé de quelque chose , comme l'accueil qu'il y reçut porte à le croire , et j'ai oublié à m'en informer depuis. On n'en a guère ouï parler dans la suite. Il faut qu'il n'ait fait ni figure ni fortune sous ce règne en Angleterre , et qu'il ne se soit pas accroché au suivant. Il ne trouva plus le duc de Marlborough , qui venoit enfin d'en sortir avec permission et de passer à Ostende avec très-peu de suite. Son dessein étoit de se retirer en Allemagne , où il étoit prince de l'empire ou plutôt de l'empereur Léopold, qui lui avoit donné le titre de prince de Mindelen, sans la principauté , mais de l'argent pour acheter des terres en Souabe , auxquelles on devoit donner le titre et le nom de Mindelen; mais il avoit gardé l'argent et n' avoit point acquis de terres.
Il arriva un courrier d'Espagne avec la copie de l'acte de renonciation du roi d'Espagne passé le 5 novembre en pleines cortès , en présence de
[1712] RENONCIATION DU ROI d'ESPAGNE. 343
l'ambassadeur d'Angleterre. Ce courrier apporta aussi un projet pour celle de M. le duc de Berry , et une lettre de la main du roi d'Espagne à ce prince , la plus tendre , la plus forte , la plus précise , pour lui témoigner sa sincérité dans cet acte qui l'avançoit en sa place à la succession à la couronne de France , et avec quelle joie son amitié pour lui le luiavoit fait faire. Lui et M. le duc d'Orléans me la montrèrent, parce que je demandai à la voir. Elle me parut si importante, que je leur recommandai beaucoup de la conserver soigneusement comme une pièce tout à fait importante pour eux ; ils ne s'en étoient seulement pas avisés. Ils me l'avouèrent et trouvèrent que j'avois grande raison.
Plusieurs personnes considérables moururent dans la fin de cette année. L'abbé d'Armagnac étant allé voir sa sœur à Monaco y mourut de la petite vérole : il avoit trente ans , de bonnes mœurs , deux grosses abbayes en attendant mieux, et M. le Grand comptoit qu'il auroit pour lui la nomination du Portugal au chapeau , que son frère avoit autrefois perdue par l'avarice de Mme d'Armagnac qui fit l'éclat étrange qui l'ôta de toutes sortes [de] portées.
La mort de M. de Chevreuse qui arriva à Paris le samedi 5 novembre, entre sept et huit heures du matin, me donne occasion de m'étendre sur un personnage qui a tant, toujours et si singulièrement figuré, et avec qui j'ai vécu tant d'années dans la plus intime confiance d'affaires, et dans la plus libre privance d'amitié et de société. Quoique j'en aie rapporté diverses choses en plusieurs occasions, il en reste bien plus encore que la longueur m'empêchera de dire, quoiqu'il y eût en toutes à s'amuser, et peut-être plus encore à profiter. Né avec beaucoup d'esprit naturel, d'agrément dans l'esprit, de goût pour l'application et de facilité pour le travail et pour toutes sortes de sciences, une justesse d'expression sans recherche et qui couloit de source , une abondance de pensées, une aisance à les rendre et à expliquer les choses les plus abstraites ou les plus embarrassées avec la dernière netteté, et la précision la plus exacte, il reçut la plus parfaite éducation des plus grands maîtres en ce genre , qui lui donnèrent toute leur affection et tous leurs rares talents.
Le duc de Luynes , son père , n'avoit ni moins d'esprit ni moins de facilité et de justesse à parler et à écrire , ni moins d'application et de savoir. Il s'étoit lié par le voisinage de Dampierre avec les solitaires de Port-Royal des Champs , et après la mort de sa première femme , mère du duc de Chevreuse , s'y étoit retiré avec eux ; il avoit pris part à leur pénitence et à quelques-uns de leurs ouvrages, et il les pria de prendre soin de l'instruction de son fils, qui, né le 7 octobre 1646, n'avoit que sept ans à la mort de sa mère , qui fut enterrée à Port-Royal des Champs. Ces messieurs y mirent tous leurs soins par attachement pour le père , et par celui que leur donna pour leur élève le fonds de douceur, de sagesse et de talents qu'ils y trouvèrent à cultiver. La retraite du duc de Luynes à Port-Royal des Champs dura plusieurs années. Sa mère, si fameuse dans toutes les grandes cabales et les partis de son temps , sous le nom de son second mari le duc de Chevreuse, mort sans postérité en 1657 , elle en 1679 , suivant le siècle par son âge , étoit très-peinée de
voir son fils comme enterré. M. de Chevreuse, dernier fils du duc de Guise , tué aux derniers élats de Blois en 1588 , avoit toujours vécu avec elle dans la plus grande union, et comme elle avoit toujours passionnément aimé le duc de Luynes, qui logea toujours avec eux, M. de Chevreuse l'aima de même , et leur fit à tous deux tous les avantages qu'il put. Il donna même au duc de Luynes sa charge de grand fauconnier, et son gouvernement d'Auvergne que M. de Luynes ne garda pas longtemps. Sa famille ne soufifroit guère moins que Mme de Chevreuse d'une retraite qui rendoit ses talents inutiles pour le monde. Ils s'adressèrent à mon père qui étoit son ami intime. Il fut plus heureux qu'eux dans ses remontrances : M. de Luynes sortit de Port-Royal, mais il en conserva l'affection et la piété. Il retourna loger avec sa mère, où toute sa piété ne put le défendre de l'amour pour sa propre tante.
Mme de Chevreuse étoit fille du second duc de Montbazon , frère du premier et d'une Lenoncourt, et sœur de père et de mère du prince de Guéméné , depuis troisième duc de Montbazon , si connu par son esprit , père du quatrième duc de Montbazon , mort fou et enfermé à Liège . et du chevalier de Rohan , décapité à Paris devant la Bastille , pour c. ime de lèse-majesté, en 1674, le 17 janvier. Le père de Mme de Chevreuse épousa en secondes noces une Avaugour ou Vertus, des bâtards de Bretagne, de laquelle il eut M, de Soubise , dont la mort a été rapportée il n'y a pas longtemps , et deux filles, dont l'aînée fut abbesse de la Trinité de Gaen, puis de Malnoue, et mourut en 1G82 , et c'est la cadette dont il s'agit ici. Elle avoit quarante ans juste moins que sa sœur la duchesse de Chevreuse, qui étoit de 1600, et elle de 1640. Elles avoient perdu leur père commun en 1664, et sa mère à elle en 1657. Mme de Chevreuse l'avoit élevée , et pris soin d'elle comme de sa fille. Elle eut envie d'être religieuse , et elle entra même au noviciat. Le duc de Luynes, éperdûment amoureux, oublia tout ce qu'il avoit appris au Port-Royal sur les passions, et songea encore moins à tout ce que ces saints et savants solitaires auroient pu lui dire sur une novice et sœur de sa mère. Mme de Chevreuse, qui craignoit toujours son retour dans la retraite dont on avoit eu tant de peine à le tirer, eut tant de peur que le désespoir de ne pouvoir obtenir l'objet de sa passion ne le précipitât de nouveau dans la solitude, qu'elle pressa sa sœur de quitter le voile blanc, et qu'avec de l'argent, qui fait tout à Rome, elle eut dispense pour ce mariage, qu'elle fit en 1661 , et qui fut fort heureux. Mme de Luynes étoit également belle et vertueuse. Elle eut deux fils et cinq filles, et mourut fort saintement à la fin de 1684, six ans avant le duc de Luynes , qui se remaria encore une fois.
M. de Chevreuse, qui étoit assez grand, bien fait, et d'une figure noble et agréable . n'avoit guère de bien. Il en eut d'immenses de la fille aînée et bien-aimée de M. Colbert, qu'il épousa en 16G7. Outre la dot et les présents les plus continuels et les plus considérables , il tira de la considération de ce mariage l'érection nouveUe de Chevreuse en duché vérifié en sa faveur, la substitution des biens du duc de Chaulnes, cousin germain paternel de son père , sa charge de capitaine des chevaulégers de la garde, et finalement le gouvernement de Guyenne. Mme de
Chevreuse étoit une brune, très-aimable femme, grande et très-bien faite, que le roi fit incontinent dame du palais de la reine; elle sut plaire à l'un et à l'autre, être très-bien avec les maîtresses, mieux encore avec Mme de Maintenon , souvent , malgré elle , de tous les particuliers du roi , qui s'y trouvoit mal à son aise sans elle , et tout cela sans beaucoup d'esprit, avec une franchise et une droiture singulière, et une vertu admirable qui ne se démentit en aucun temps. J'ai parlé ailleurs de l'union de ce mariage; de celle qui fit un seul cœur et une même âme des duchesses de Chevreuse et de Beauvriliers sœurs, et des deux ducs beaux-frères; du voyage d'Italie et d'Allemagne; de M. de Chevreuse et du rang dont il y jouit; de la part qu'ils eurent tous deux à l'orage du quiétisme, qui les pensa perdre, et qui leur rendit pour toujours Mme de Maintenon ennemie ; de leur abandon à la fameuse Guyon et à l'archevêque de Cambrai , dont rien ne les put déprendre ; du ministère effectif mais secret du duc de Chevreuse jusqu'à sa mort, et de beaucoup d'autres choses, surtout sur Mgr le duc de Bourgogne, M. le duc d'Orléans , et M. le prince de Conti; et on a pu voir le danger où il fut de perdre sa charge.
J'ai eu lieu aussi , en plusieurs endroits , de parler du caractère de son esprit , de sa dangereuse manière de raisonner , de la droiture de son cœur . et avec quelle eff'ective candeur il se persuadoit quelquefois des choses absurdes et les vouloit persuader aux autres, dont j'ai marqué plusieurs exemples , mais toujours avec cette douceur et cette politesse insinuante qui ne l'abandonna jamais, et qui étoit si sincèrement éloignée de tout ce qui pouvoit sentir domination ni même supériorité en aucun genre. Les raisonnements détournés, l'abondance de vues, une rapide mais naturelle escalade d'inductions dont il ne reconnoissoit pas l'erreur , étoient tout à fait de son génie et de son usage. Il les mettoit si nettement en jour et en force avec tant d'adresse, qu'on étoit perdu si on ne l'arrêtoit dès le commencement , parce qu'aussitôt qu'on lui avoit passé deux ou trois propositions qui paroissoient simples , et qu'il faisoit résulter l'une de l'autre, il raenoit son homme battant jusqu'au bout , lequel en sentoit le faux qui éblouissoit , et qui pourtant n'y trouvoit point de jointure à opposer un mot. Amoureux par nature des voies obliques en matière de raisonnement, mais toujours de la meilleure foi du monde , il se déprit pourtant assez tard de la doctrine de Port-Royal jusqu'à un certain point, car il savoit ajuster des mixtions étranges, sans en quitter l'estime , le goût, l'éloignement secret mais ferme des jésuites , surtout les mœurs , la droiture , l'amour du vrai , les vertus, la piété. C'est ce même goût de raisonnements peu naturels qui le livra avec un abandon qui dura autant que sa vie aux prestiges de la Guyon et aux fleurs de M. de Cambrai : c'est encore ce qui perdit ses affaires et sa santé , et ce qui très-certainement l'eût entêté plus que personne , mais sans aucun intérêt , du système de Law , s'il avoit vécu jusque-là.
Dampierre , dont il fit un lieu charmant , séduit par le goût et le secours de M. Colbert, qui lui manqua au milieu de l'entreprise, commença à l'incommoder. Sa déférence pour son père le ruina, par l'éta-
blissement de toutes ses sœurs du second lit dont il répondit, et les avantages quoique légers auxquels il consentit pour ses frères aussi du second lit , et qui ne pouvoient rien prétendre sans cette bonté. Il essuya des banqueroutes des marchands de ses bois ; il avoit tous ceux de Che- Treuse et de la forêt de Saint-Léger et d'autres contigus. II imagina de paver un chemin qui déblayât facilement ces bois , mais il ne s'en trouva pas plus avancé quand ce pavé fut achevé. Il se tourna ensuite à former un canal qui pût flotter à bois perdu jusqu'à la Seine. Il en fit bien les deux tiers, et vit ^rès qu'il n'y passeroit jamais un muid d'eau. Les acquisitions, les dédommagements, les frais furent immenses-, il se trouva accablé d'affaires et de dettes , et obligé à la fin à vendre la forêt de Saint-Léger et beaucoup de terres et d'autres bois au comte de Toulouse, qui en décupla sa terre de Rambouillet, mais qui firent presque de Dampierre une maison sans dépendances. Il fit aussi et refit , à diverses reprises, des échanges avec Saint-Cyr, et c'est ce qui fit transporter le titre et l'ancienneté de Chevreuse sur Montfort-l'Araaury ; en un mot, il étoit presque sans ressource lorsque le gouvernement de Guyenne lui tomba de Dieu et grâce , sans qu'il y eût pensé , comme on l'a vu en son temps. Sa santé, il la conduisit de même. Il avoit eu la goutte dès l'âge de dix-neuf ans, sans l'avoir jamais méritée, mais elle lui venoit de race. L'exemple de son père lui fit peur: il ne l'avoit pas méritée davantage , et il en étoit accablé , et dans la suite ses frères le furent encore davantage. Il se réduisit donc à un régime qui lui réussit pour la goutte qu'il n'eut que rare et foible , et pour le préserver de maladies , mais qu'il outra et qui le tua. M. de Vendôme, qui avoit quelquefois mangé avec lui à Marly, dans les premiers temps que le roi aimoit qu'on allât à la table du grand maître , disoit plaisamment au roi que M. de Chevreuse s'empoisonnoit d'eau de chicorée pendant tout un repas , pour avoir le plaisir de boire à la fin une rasade de vin avec du sucre et de la muscade. En effet, c'étoit sa pratique. En affaires et en santé , le mieux chez lui étoit le plus grand ennemi du bien.
Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là; comme dit le psaume , il la portoit dans ses mains. Le désordre de ses affaires, la disgrâce de l'orage du quiétisme qui fut au moment de le renverser , la perte de ses enfants , celle de ce parfait Dauphin , nul événement ne put l'émouvoir ni le tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offroit tout à Dieu , qu'il ne perdoit jamais de vue; et dans cette même vue, il dirigeoit sa vie et toute la suite de ses actions. Jusque avec ses valets il étoit doux, modeste, poli; en liberté dans un intérieur d'amis et de famille intime, il étoit gai et d'excellente compagnie , sans rien de contraint pour lui ni pour les autres , dont il aimoit l'amusement et le plaisir ; mais si particulier par le mépris intime du monde, et le goût et l'habitude du cabinet, qu'il n'étoit presque pas possible de l'en tirer , et que le gros de la cour ignoroit qu'il eût une table également délicate et abondante. Il n'y arrivoit jamais que vers l'entremets. Il se hâtoit d'y manger quelque pourpoint de lapin , quelque grillade , enfin ce qui avoit le moins de suc , et au fruit quelques sucreries qu'il croyoit bonnes à l'estomac, avec un
morceau de pain pesé dont on avoit ôté la mie. Il vouloit manger en sorte qu'il pût travailler en sortant de table , avec la même facilité qu'avant de s'y mettre ; et en effet , il rentroit bientôt après dans son cabinet. Le soir, peu avant minuit, il mangeoit quelque œuf ou quelque poisson à l'eau ou à lliuile, môme les jours gras. Il faisoit tout tard et assez lentement. Il ne connoissoit pour son usage particulier ni les heures ni les temps , et il lui arrivoit souvent là-dessus des aventures qui faisoient notre divertissement dans l'intime particulier, et sur lesquelles M. de Beauvilliers ne l'épargnoit pas, malgré toute sa déférence ùans le courant ordinaire de la vie.
Les chevaux de M. de Chevreuse étoient souvent attelés douze ou quinze heures de suite. Une fois que cela arriva à Vaucresson, d'où il vouloit aller dîner à Dampierre, le cocher, puis le postillon se lassèrent de les garder; c'étoit en été. Sur les six heures du soir, les chevaux [furent] ennuyés à leur tour, et on entendit un fracas qui ébranla tout- Chacun accourut ; on trouva le carrosse brisé , la grande porte fracassée , les grilles des jardins qui fermoient les côtés de la cour enfoncées , les barrières en pièces, enfin un désordre qu'on fut longtemps à réparer. M. de Chevreuse, que ce vacarme n'avoit pu distraire un instant, fut tout étonné quand il Tapprit, et M. de Beauvilliers se divertit longtemps à le lui reprocher et à lui en demander les frais. Une autre aventure , à laquelle M. de Chevreuse ne tenoit point, lui arriva encore à Vaucresson, et le mettoit dans un embarras véritable, mais plaisant à voir, toutes les fois qu'on la lui remettoit. Sur les dix heures du matin on lui annonça un M. Sconin , qui avoit été son intendant, qui s'étoit mis à choses à lui plus utiles, où M. de Chevreuse le protégeoit. Il lui fit dire de faire un tour de jardin, et de revenir dans une demi-heure. Il continua ce qu'il faisoit et oublia parfaitement son homme. Sur les sept heures du soir, on le lui annonce encore : « Dans un moment, » répondit-il sans s'émouvoir. Un quart d'heure après , il l'appelle et le fait entrer, ce Ah! mon pauvre Sconin, lui dit-il, je vous fais bien des excuses de vous avoir fait perdre votre journée. — Point du tout, monseigneur, répond Sconin; comme j'ai l'honneur de vous connoître il y a bien des années , j'ai compris ce matin que la demi-heure pourroit être longue , j'ai été à Paris, j'y ai fait, avant et après dîner, quelques affaires que j'avois, et j'en arrive. » M. de Chevreuse demeura confondu. Sconin ne s'en tut pas, ni les gens mêmes de M. de Chevreuse. M. de Beauvilliers s'en divertit , et quelque accoutumé que M. de Chevreuse fût à ces badinages, il ne résistoit point à voir remettre ce conte sur le tapis. J'ai rapporté ces deux-là dont je me suis plutôt souvenu que de cent autres de même nature , sur lesquels on ne finiroit point, mais que j'ai voulu écrire ici parce qu'ils caractérisent.
Le chancelier disoit de ces deux beaux-frères qu'ils n'étoient, comme en effet, « qu'un cœur et qu'une âme; que ce que l'un pensoit, l'autre le pensoit de même tout aussitôt, mais que, pour l'exécution, M. de Beauvilliers avoit un bon ange qui le préservoit d'agir en rien comme M. de Chevreuse, quelque conformément à lui qu'il pensût toujours. » Le fait étoit exactement vrai. On le verra lorsqu'il sera question d©
M. de Beauvilliers ; et il est inconcevable que deux hommes, si opposés en actions communes mais continuelles , aient passé leur vie ensemble , sans se quitter , dans la plus intime et la plus indissoluble union , et jamais interrompue un seul instant. Ils vivoient dans les mêmes lieux, logeoient ensemble à Marly, et fort proche à Versailles, mangeoient continuellement ensemble , et il n'y avoit jour qu'ils ne se vissent deux , trois et quatre fois : en un mot, cette union étoit telle, que l'intimité de l'un, même l'admission à une société particulière, ne pouvoit être avec l'un qu'elle ne fût en même temps avec l'autre, et pareillemenl avec leurs épouses.
M. de Chevreuse écrivoit aisément , agréablement et admirablement bien et laconiquement . pour le style et pour la main , et ce dernier est aussi rare. Il étoit, non pas aimé, mais adoré dans sa famille et dans son domestique, et toujours affable, gracieux, obligeant. A qui ne le connoissoit pas familièrement, il avoit un extérieur droit, fiché, composé . propre . qui tiroit sur le pédant . et qui , avec ce qu'il n'étoit point du tout répandu . éloignoit. Pendant le Fontainebleau de cette année , lui et Mme de Chevreuse me proposèrent une promenade à Courance. J'allai chez lui, et comme j'entrois dans sa chambre dans la dernière familiarité, je l'y surpris devant une armoire qui prenoit à la dérobée un verre de quinquina: il rougit et me demanda en grâce de n'en rien dire. Je le lui promis, mais je lui représentai qu'il se tuoit avec du quinquina sans manger. Il m'avoua, à force de le presser, qu'il s'etoit mis à cet usage depuis plusieurs mois pour son estomac, et je voyois et savois qu'il diminuoit encore sa nourriture. Je lui dis sur cela tout ce que je pus, et je lui prédis qu'il se perceroit l'estomac. Le pis étoit qu'il s'étoit mis à tendre peu à peu à la diète de Cornaro , qui avoit été fort bonne à ce Vénitien, mais qui en avoit tué beaucoup d'autres, M. de Lyonne entre autres, le célèbre ministre d'État. Cela n'alla pas loin: il tomba malade à Paris . il souffrit d'extrêmes douleurs avec une patience et une résignation incroyables . reçut les sacrements avec la plus ardente piété , et mourut paisible et tranquille dans ses douleurs , et à soi comme en pleine santé, au milieu de sa famille. On l'ouvrit, et on lui trouva l'estomac percé.
Si M. de Chevreuse avoit, comme on l'a vu ailleurs, essayé d'alléger ses chaînes ne les pouvant rompre, d'allonger ses séjours de Dampierre aux dépens des voyages de Marly, pour y vivre à Dieu et à lui-même avec plus de loisir et de liberté ; et si , après divers reproches du roi qu'il couloit en douceur sans se détourner de son but , il avoit fallu que le roi lui eût enfin parlé en ami qui le vouloit sous sa main , à la suite de ses affaires , et en maître qui vouloit et; e obéi et servi . Mme de Chevreuse n'étoit pas plus éblouie des distinctions et des particuliers où le roi la vouloit toujours. Le bel âge, la figure, la danse, l'air et le jeu de la table l'avoient initiée dans tout, aussitôt après son mariage: et avec une droiture et une franchise qui à la cour lui étoient uniques, elle avoit su plaire en même temps à la reine , au roi , à ses maîtresses , non-seulement sans bassesse, mais sans courir après. Sa vertu et sa piété , qui fut aussi vraie qu'elle dans tous les temps de sa vie , fut une
autre source de faveur, lorsque le roi et Mme de Maintenon se furent piqués d'une dévotion qui fit de cette femme le prodige qu'on a vu si longtemps, sans presque pouvoir le croire. Malgré la haine que, depuis l'affaire du quiétisme, elle avoit prise et conservée pour MM, de Chevreuse et de Beauviiliers , quoique auparavant elle eût toujours bien plus goûté ce dernier que son beau-frère, elle n'avoit pu s'empêcher d'aimer toujours Mme de Chevreuse; et, depuis qu'elle eut perdu toute espérance de les culbuter, elle n'avoit pas moins d'empressement que le roi de l'attirer dans leurs parties particulières. Mme de Chevreuse, qui n'étoit pas moins détachée que son mari , ni moins désireuse que lui de vivre pour Dieu et pour elle-même , profita d'une fort longue infirmité pour se séquestrer , sous prétexte qu'elle ne pouvoit plus mettre de corps ^ sans quoi, en robe ou en robe de chambre, les dames ne pouvoient sj présenter nulle part devant le roi. Lassé de son absence, il fit pour la rappeler de ses particuliers ce qu'il n'a jamais fait pour aucune autre. Il voulut qu'elle revînt à Marly avec dispense de tout ce qui étoit public , et que là , et à Versailles , elle vînt les soirs le voir chez Mme de Maintenon sans corps , et tout comme elle voudroit , pour sa commodité , à leurs dîners particuliers et à toutes leurs parties familières. Il lui donna , comme on l'a dit , trente mille livres de pension sur les appointements du gouvernement de la Guyenne. Fort peu en avoient de vingt mille , et pas une seule dame de plus forte.
Sa douleur, qui fut telle qu'on la peut imaginer, mais qui comme elle fut courageuse et toute en Dieu, lui fut une raison légitime de séparation , mais qu'il fallut pourtant interrompre par des invitations réitérées, non pour des parties, mais pour voir le roi en particulier. Après son deuil elle tira de longue , mais elle ne put éviter les parties et les particuliers. La mort du roi rompit ses chaînes; elle se donna pour morte-, elle s'affranchit de tous devoirs du monde; elle vécut à l'hôtel deLuynes et à Darapierre dans sa famille , avec un cercle fort étroit de parents qui ne se pouvoient exclure , et d'amis très-particuliers. Elle dormoit extrêmement peu , passoit une longue matinée en prières et en bonnes œuvres, rassembloit sa famille aux repas, qui étoient toujours exquis sans être fort grands, toujours surprise des devoirs que le monde ne cessa jamais de lui rendre, quoiqu'elle n'en rendît aucun. C'étoit un patriarche dans sa famille, qui en faisoit les délices, l'union, la paix, et qui rappeloit la vie des premiers patriarches. Jamais femme si justement adorée des siens, ni si respectée du monde jusqu'à la fin de sa vie, qui passa quatre-vingts ans, en pleine santé de corps et d'esprit, et qui fut trop courte pour ses amis et pour sa famille. Après elle on sentit ce qu'on avoit prévu. Cette famille, si unie et si rassemblée autour d'elle , fut bientôt séparée. Elle mourut dans l'été de 1732 , dans la vénération publique, aussi saintement et aussi courageusement qu'elle avoit vu mourir M. de Chevreuse, parmi les larmes les plus amères de tous les siens.
Le duc Mazarin mourut dans ses terres , où il s'étoit retiré depuis plus de trente ans. Il en avoit plus de quatre-vingts, et ce ne fut une perte pour personne, tant le travers d'esprit, porté à un certain point,
pervertit les plus excellentes choses. J'ai ouï dire aux contemporains qu'on ne pouvoit pas avoir plus d'esprit ni plus agréable ; qu'il étoit de la meilleure compagnie et fort instruit; magnifique, du goût à tout, de la valeur; dans l'intime familiarité du roi qui n'a jamais pu cesser de l'aimer et de lui en donner des marques , quoi qu'il ait fait pour être plus qu'oublié; gracieux, affable et poli dans le commerce; extraordinairement riche par lui-même ; fils du maréchal de La Meilleraye , un des hommes du plus grand mérite , de la plus constante faveur , et le plus compté de son temps, à qui il succéda au gouvernement de Bretagne, de Nantes, de Brest, du Port-Louis, de Saint-Malo, et dans la charge de grand maître de l'artillerie lors absolue. Son père résista tant ^ qu'il put à la volonté du cardinal Mazarin , son ami intime , qui choisit son fils comme le plus riche parti qu'il connût pour en faire son héritier en lui donnant son nom et sa nièce. Le maréchal, qui avoit de la vertu, disoit que ces biens lui faisoient peur, et que leur immensité accableroit et feroit périr sa famille ; à la fin il fallut céder.
Dans un procès que M. Mazarin eut avec son fils à la mort de sa femme , il fut prouvé en pleine grand'chambre qu'elle lui avoit apporté vingt-huit millions. Il eut en outre le gouvernement d'Alsace , de Brisach, de Béfort, et le grand bailliage d'Haguenau qui seul étoit de trente mille livres de rente. Le roi le mit dans tous ses conseils, lui donna les entrées des premiers gentilshommes de la chambre, et le distingua en tout. J'oublie le gouvernement de Vincennes. Il étoit lieutenant général dès 1654, et avoit beau jeu à devenir maréchal de France et général d'armée. La piété, toujours si utile et si propre à faire valoir les bons talents, empoisonna tous ceux qu'il tenoit de la nature et de la fortune , par le travers de son esprit. Il fit courir le monde à sa femme avec le dernier scandale ; il devint ridicule au monde , insupportable au roi par les visions qu'il fut lui raconter avoir sur la vie qu'il menoit avec ses maîtresses'. Il se retira dans ses terres, où il devint la proie des moines et des béats, qui profitèrent de ses foiblesses et puisèrent dans ses millions. Il mutila les plus belles statues, barbouilla les plus rares tableaux , fit des loteries de son domestique , en sorte que le cuisinier devint son intendant et son frotteur secrétaire. Le sort marquoit selon lui la volonté de Dieu. Le feu prit au château de Mazarin où il étoit. Chacun accourut pour l'éteindre, lui à chasser ces coquins qui attentoient à s'opposer au bon plaisir de Dieu.
Sa joie étoit qu'on lui fît des procès , parce qu'en perdant il cessoit de posséder un bien qui ne lui appartenoit pas; s'il gagnoit, il conservoit ce qui lui avoit été demandé en sûreté de conscience. Il désoloit les officiers de ses terres par les détails où il entroit, et les absurdités qu'il leur vouloit faire faire. Il défendit dans toutes aux filles et femmes de traire les vaches, pour éloigner d'elles les mauvaises pensées que cela
i . Le duc de Mazarin déclara un jour au roi que l'ange Gabriel l'avait averti qu'il lui arriverait malheur, s'il ne rompait vile avec Mile de La Vallièi-e. Mémoires de Vabbè de Choisjy, coll. Pelitot, t. LXllI, p. 2U7. Voy. les notes à la fin du volume.