‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 26 sur 345 · CHIMÈRES DE CHEVREUSE ET DE CHAULNES · texte numérisé non relu

CHIMÈRES DE CHEVREUSE ET DE CHAULNES

les autres ; par des raisonnements subtils , forcés , faux ; à force d'inductions multipliées et de sophismes entortillés. M. de Chevreuse, dupe de son cœur et de son trop d'esprit et d'habileté , se persuada premièrement à lui-même qu'il avoit droit , et son second fils après lui , et voulut après en persuader les autres.

Sur Chevreuse , voici le fait : cette terre fut érigée en faveur du dernier fils de M. de Guise, tué aux derniers états de Blois en décembre 1588. Ce dernier fils, si connu sous le nom de duc de Chevreuse, le fat, comme on dit improprement, à brevet, depuis 1612, que l'érection fut faite pour lui et ses descendants mâles, jusqu'en 1627, que ce duchépairie fut enregistré. Ce duc de Chevreuse épousa Marie de Rohan, veuve du connétable de Luynes , et mère du duc de Luynes père du duc de Chevreuse dont il s'agit: et c'est cette Mme de Chevreuse qui a fait tant de figure et de bruit, surtout dans les troubles de la minorité de Louis XIV. Elle n'eut que deux filles du Lorrain , dont aucune ne fut mariée. Elle survécut à ce second mari, et eut le duché de Chevreuse pour ses reprises, et elle le donna au duc de Luynes, son fils du premier lit. Le duc de Luynes le donna en mariage à son fils, qui, par le crédit de Colbert, son beau-père , obtint une nouvelle érection, en sa faveur , de Chevreuse en duché sans pairie , qui fut vérifiée tout de suite. De prétendre de là la pairie et l'ancienneté de M. de Chevreuse-Lorraine , mieux encore l'ancienneté de l'érection en duché sans pairie enregistrée en 1665 pour le cardinal Charles de Lorraine, qui fut éteint par sa mort , c'est ce qui est inconcevable.

On feroit un volume des absurdités de ces chimères. Cependant ce furent ces chimères qui portèrent toujours M. de Chevreuse du côté de toutes celles qui se présentèrent, et sinon à prendre parti pour elles à découvert et en jonction , à demeurer au moins neutre en apparence , et leur fauteur et défenseur en efl'et.

J'avois vécu avec lui dans la confiance et l'amitié la plus intime et la plus réciproque. Il n'ignoroit donc pas que l'intérêt de la dignité en général , et celui de mon rang en particulier , ne l'emportassent à cet égard sur tout autre sentiment et sur toute autre considération ; ainsi il voulut essayer de me persuader, et n'oublia rien, en plusieurs différents temps , pour ra'emporter par toute la séduction de l'amitié et celle du raisonnement joints ensemble.

Il me trouva inébranlable. Sur l'amitié, je lui dis que je serois trèsaise qu'il fît obtenir des lettres nouvelles à son second fils , mais que je ne pouvois trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable que seroit celui d'une si vaste et si large succession de dignité, telle qu'il la prétendoit. Sur le raisonnement, je démêlai ses sophismes, que je ne rendrai point ici, pour n'allonger point ce récit d'absurdités si arides et si subtilisées, et inutiles puisque la prétention n'osa se présenter en forme. Je dirai seulement, pour en donner une idée, que je le poussai un jour entre autres d'absurdités en absurdités, auxquelles son raisonnement le jetoit nécessairement, jusqu'au point de me soutenir qu'un duc et pair dont le duché seroit situé dans la même coutume où Chaulnes est situé, et qui auroit deux fils, pourroit, de droit

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