TÉKÉLI
aux mécontents les portes de la plupart des villes. Le siège de Vienne fut formé par les Turcs , que le fameux Jean Sobieski, roi de Pologne, fit lever par la victoire complète qu'il remporta. Il s'entremit ensuite de l'accommodement des mécontents , mais inutilement par la hauteur de la cour de Vienne. Tékéli , apprenant que ces pourparlers le rendoient suspect à la Porte , alla à Constantinople , eut l'adresse de pénétrer jusqu'au Grand Seigneur, lui dit qu'il lui apportoit sa tête. Cette hardiesse , soutenue de ce qu'il sut dire , lui réussit si bien , que le Grand Seigneur l'assura de sa protection et de ses secours. Il fut depuis constamment attaché à la Porte , et à la tête des mécontents. Cette même année elle le fit prince de Transylvanie par la mort d'Abaffi. Il y défit entièrement le général Heusler, et le prit prisonnier. Il continua depuis divers exploits, jusqu'à ce que, brouillé avec les Transylvains, et accablé de goutte , il se retira à Constantinople. Il y fut reçu et traité en grand prince , avec de grands revenus , et divers palais du Grand Seigneur pour sa demeure. Il mourut dans ce brillant état le 13 septembre 1705, n'ayant pas encore cinquante ans, et catholique. Son épouse étoit morte le 10 février 1703. Revenons maintenant à son fils du premier lit, le prince Ragotzi. Elle n'eut point d'enfants de ce fameux comte Tékéli.
Léopold-François , prince Ragotzi , avoit apporté en naissant plus qu'il ne falloit pour être suspect à la cour de Vienne. Ses liaisons et ses droits ne le rendirent pas innocent. Il fut arrêté en avril 1701 , et conduit à Neustadt, accusé d'avoir tenté de soulever la Hongrie. Il vendit tout ce qu'il put avoir à Neustadt , gagna avec cinq cents ducats d'or Leheman , capitaine au régiment de Castelli , qui lui fournit un habit de dragon, se familiarisa avec ses gardes, officiers et soldats, les régala, les enivra, se sauva dans un faubourg, le 7 novembre de la même année 1701 , où il trouva trois chevaux qu'on lui tenoit tout prêts , et gagna Raab et la Pologne, d'où il alla joindre le comte Berzini, l'un des chefs des mécontents de Hongrie. On détacha tout ce qu'on put après lui dès qu'on s'aperçut de son évasion. On afficha dans Vienne des placards de proscription, où sa tête fut mise à prix. Sa femme, qui étoit à Vienne, fut enfermée dans un couvent. On exécuta à mort le capitaine qui avoit fourni l'habit de dragon , et tous ceux qu'on crut avoir favorisé sa fuite. En avril 1703, il fut condamné à Vienne d'avoir la tête coupée. Sa femme eut permission en 1706 de se retirer en Bohême. Elle y fut arrêtée en 1707 , mais elle trouva bientôt après moyen de se sauver en Saxe, d'où elle se retira à Dantzick. Ses deux fils furent mis à la garde du maître d'hôtel de l'évêque deRanb. En 1704 Ragotzi fut proclamé prince de Transylvanie. Il le fut de nouveau en 1707. On a vu en divers endroits. de ces Mémoires plusieurs de ses exploits, el qu'il fit trembler l'empereur dans Vienne , dont la campagne fut plus d'une fois ravagée , et le feu des villages vu des fenêtres du palais. La malheureuse bataille d'Hocbstedt arrêta tousses progrès; les mécontents se dissipèrent. Leurs chefs pour la plupart firent leur accommodement l'un après l'autre. Lui , qui n'y pouvoit espérer ni honneur ni sûreté, se retira en Pologne, et vint en France , qui lui avoit fourni des subsides , et tenu un ministre près de lui avec caractère public.
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Il avoit épousé, en septembre 1694 , Charlotte-Amélie, fille de Charles landgrave de Hesse-Rinfels Wanfried, et d'Alexandrine-Julie , comtesse de Linange. Ce landgrave étoit frère puîné du landgrave Guillaume de Hesse-Rinfe-s, mari d'une sœur de Mme de Dangeau, et père du landgrave de Hesse-Rinfels , dont trois filles ont épousé : le roi de Sardaigne , M. le Duc dont elle a laissé M. le prince de Condé, et le jeune prince de Carignan d'aujourd'hui. Ragotzi étoit donc gendre du beau-frère de Mme de Dangeau. Elle étoit tout Allemande et fort attachée à sa parenté. Cette alliance de Ragolzi étoit fort proche, quoique sans parenté effective, mais elle fit sur elle la même impression. Elle étoit favorite de Mme de Maintenon , fort bien avec le roi, et de toutes leurs parties et particuliers. Dangeau , répandu de toute sa vie dans le plus grand monde et dans la meilleure compagnie de la cour, en étoit enivré. Il semiroit dans tout ce à quoi il étoit parvenu. Il nageoit dans la grandeur de la proche parenté de sa femme. Tous deux firent leur propre chose de Ragotzi, qui ne connoissoit personne ici, et qui eut le bon esprit de se jeter à eux. Ils le conduisirent très-bien. Non-seulement il ne prétendit rien, mais il n'affecta quoi que ce soit; et par là il se concilia tout le monde en le mettant à son aise avec lui, et soi avec tous. On lui en sut gré dans un pays si fort en prise aux prétentions , et il en reçut cent fois plus de considération et de distinction.
Dangeau . qui tenoit chez lui une grande et bonne table , et qui vivoit avec le plus distingué et le plus choisi , mit peu à peu, mais prompteraent , Ragotzi dans la bonne compagnie. Il prit avec elle , et bientôt il fut de toutes les parties , et de tout avec tout ce qu'il y avoit de meilleur à la cour, et sans mélange. Mme de Dangeau lui gagna entièrement Mme de Maintenon , et par elle M. du Maine. Le goût à la mode de la chasse . avec quelque soin , lui familiarisa M. le comte de Toulouse jusqu'à devenir peu à peu son ami particulier. Il vint ainsi à bout de faire de ces deux frères son conseil pour sa conduite auprès du roi , et les canaux pour tout ce qu'il en put désirer de privances, et de ces sortes de distinctions de familiarité personnelle et de distinctions d'égards qui sont indépendantes de rang. Avec ces secours, et qui ne tardèrent pas, il fut de toutes les chasses, de toutes les parties, de tous les voyages de Marly , mais demandant comme les autres courtisans , ne sortit presque point de la cour, y voyoit le roi assidûment, mais sans contrainte aux heures publiques, et très-rarement sans que le roi cherchât à lui parler , et seul dans son cabinet dès qu'il en désiroit des audiences , mais sur quoi il étoit fort discret.
Ragotzi étoit d'une très-haute taille , sans rien de trop , bien fournie sans être gros , très-proportionné et fort bien Sait , l'air fort , robuste et très-noble jusqu'à être imposant sans rien de rude ; le visage assez agréable, et toute la physionomie tartare. C'étoit un homme sage, modeste . mesuré . de fort peu d'esprit ; mais tout tourné au bon et au sensé ; d'une grande politesse, mais assez distingué , selon les personnes; d'une grande aisance avec tout le monde, et en même temps , ce qui est rare ensemble , avec beaucoup de dignité sans nulle chose dans ses naaruères qui sentît le glorieux. Il ne parloit pas beaucoup, fournissoit pourtant
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à la conversation , et rendoit très-bien ce qu'il avoit vu sans jamais parler de soi. Un fort honnête homme, droit, vrai, extrêmement brave, fort craignant Dieu sans le montrer , sans le cacher aussi , avec beaucoup de simplicité. En secret il donnoit beaucoup aux pauvres, des temps considérables à la prière , eut bientôt une nombreuse maison qu'il tint pour les mœurs , la dépense et l'exactitude du payement dans la dernière règle , et tout cela avec douceur. G'étoit un très-bon homme et fort aimable et commode pour le commerce , mais après l'avoir vu de près on demeuroitdans l'étonnement qu'il eût été chef d'un grand parti, . et qu'il eût fait tant de bruit dans le monde. En arrivant à Versailles il descendit chez Dangeau, où se trouva le baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs qui devoit le mener chez le roi. Breteuil se retira sans entrer dans le cabinet où Torcy étoit, et demeura seul en tiers. Il vit Madame ensuite sans y être mené , et dîna chez Torcy qui le traita magnifiquement. Il ne vit aucun prince ni princesse du sang en cérémonie. Il ne les fréquenta que selon que la familiarité s'en présenta. Mme la Duchesse fut celle avec qui il en eut davantage , un peu aussi avec Mme la princesse de Gonti. Le roi lui donna six cent mille livres sur l'hôtel de ville, et lui paya d'ailleurs six mille livres par mois et l'Espagne trente mille livres par an. Cela lui fit autour de cent mille livres de rente. Sa maison étoit à Paris uniquement pour son domestique , lui toujours à la cour, sans y donner jamais à manger. Le roi lui faisoit toujours meubler un bel appartement à Fontainebleau. Il portoit la Toison que le roi d'Espagne lui avoit envoyée lorsqu'il étoit encore à la tête des mécontents.
L'orgueil de M. le Grand ne put supporter longtemps la distinction unique d'une pension de trente mille livres donnée à la duchesse de Chevreuse. Il se fit porter chez le roi , car il ne pouvoit presque plus se soutenir depuis longtemps par l'accablement de la goutte , et là en diminutif de M. de La Rochefoucauld, il se mit à parler de ses maux, de sa fin prochaine , de l'état de ses affaires , de la façon la plus touchante , qu'il finit par demander une grâce sans l'expliquer , avec toute l'instance possible. Le roi, de longue main accoutumé à ne lui refuser rien, lui demanda ce qu'il vouloit. Alors il étala le mérite de Mlle d'Armagnac, sa tendresse pour elle , et sa désolation de se voir sur le point de la laisser sans pain. Avec ses prosopopées, il eut pour elle une pension de trente f mille livres. f-
Mlle de Chausseraye rattrapa en même temps une pension de raille écus, qu'elle avoit perdue moyennant une grosse affaire de finance, que le roi lui avoit permis de faire. Elle prétendit n'en avoir rien tiré, et raccrocha sa pension. On peut voir, t. V, p. 124 et suiv. , quelle étoit cette maîtresse poulette , de laquelle il sera encore parlé. Le maréchal de Villars obtint aussi une pareille pension pour sa sœur, Mme de Vaugué , dont il avoit fait la duègne et l'Argus de sa femme. Il la logeoit et la nourrissoit pour cela; mais d'ailleurs il ne donnoit pas un sou à elle ni à ses enfants qui mouroient de faim. G'étoient de petits gentilshommes tout au plus de Dauphiné, et des plus minces, dont on n'avoit jamais ouï parler.