‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 272 sur 345 · HISTOIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

attachement à introduire ces horreurs. Je ne fus pas moins surpris de sa constance à vouloir me persuader, et de sa patience à supporter mes réponses. Quoique depuis la perte du Dauphin il n'eût plus les mêmes raisons de me cultiver, il ne s'en relâcha pourtant pas le moins du monde. Il ne pouvoit ignorer en quelle situation j'étois avec M. le duc de Berry , et surtout avec M. le duc d'Orléans. Il voyoit le roi vieillir , et un Dauphin dans la première enfance: un jésuite à tous les temps présents. Il eut meilleur marché du roi, quoique ce livre attaquât si directement la puissance , la couronne et la vie même des rois. Il se souvenoit apparemment du testament de mort du P. de La Chaise ; je veuï dire de l'avis si prodigieux qu'il lui donna et qui est rapporté, t. IV, p. 287. Il aima mieux tout passer aux jésuites que de les irriter au hasard des poignards.

Il manda plusieurs fois le premier président et le parquet pour imposer à leur zèle, qui n'alloit à rien moins qu'à flétrir la personne de Jeuvency et de ses approbateurs, à faire lacérer et brûler son livre par la main du bourreau, à mander et admonester les supérieurs et les gros bonnets du ressort, et leur faire abjurer à la barre du parlement en public ces détestables maximes. Le premier président vouloit faire sa cour, et se concilier les jésuites; il ne vouloit pas aussi s'aliéner le parlement; toute sa considération à la cour et dans le monde dépendoit de la sienne dans sa compagnie. Il nageoit donc avec art entre deux eaux, et c'est ce qui tira tant la chose en longueur. L'affaire aboutit enfin à la suppression du livre par arrêt du parlement sans lacération ni brûlure, et à mander les supérieurs des trois maisons de Paris au parlement, à qui le premier président fit une admonition légère et honnête , et qui déclarèrent à peu près ce qu'on voulut , mais en termes si généraux , et si éloignés de rien de particulier sur les maximes et sur leur P. Jouvency , que ce fut plutôt une dérision qu'autre chose , et qu'ils se ménagèrent en quantité force portes de derrière , à l'indignation du public , et au frémissement du parlement , à qui le roi mit un bâillon à la bouche. Le P. Tellier parut fort mécontent, ravi en secret d'avoir si bien fasciné le roi, et qu'il ne leur en eût pas coûté davantage.

L'abbé de Castries , frère du chevalier d'honneur de Mme la duchesse d'Orléans , fut en ce temps-ci premier aumônier de Mme la duchesse de Berry: il l'éloit ordinaire de Mme la Dauphine, pour avoir un titre d'habiter la cour avec son frère , où il étoit dans la meilleure compagnie. Il avoit été jeune et bien fait; il étoit de ces abbés que le roi s'étoit promis de ne faire jamais évêques. C'étoit un homme doux , mais salé, avec de l'esprit , et fait pour la société. Il vit encore dans un grand âge, confiné dans son archevêché d'Alby, où il est fort aimé, commandeur de l'ordre, et ayant refusé Toulouse et Narbonne. Mme la duchesse de Berry prit en même temps Longepierre pour secrétaire de ses commandements, manière de bel esprit de travers, et de fripon d'intrigue, dont on a déjà parlé et dont on pourra parler encore.

Frédéric III, électeur de Brandebourg, né en 1657 , mourut le 25 février de cette année. Celui d'aujourd'hui est son petit-fils. Il suivit les traces de l'électeur son père dans son opposition à la France et dans son attachement à la maison d'Autriche. Il servit puissamment l'empe-

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reur en toutes occasions , et aux guerres de Hongrie et du Rhin. Il se trouva le plus puissant des électeurs et celui que l'empereur avoit le plus à ménager. Cela lui fit imaginer de se déclarer lui-même roi de Prusse , comme on l'a dit en son temps , après s'être assuré de l'appui et de la reconnoissance de l'empereur en cette qualité , et de plusieurs princes de l'empire , et se déclara roi lui-même le 18 janvier à Kœnigsberg , capitale de la Prusse ducale , en un festin qu'il y donna à ses premiers généraux et à ses ministres , et aux principaux seigneurs de cette Prusse et de ses autres États. De trois femmes qu'il épousa, il eut son successeur, père de celui d'aujourd'hui, d'une Nassau, tante paternelle du prince d'Orange devenu depuis roi d'Angleterre , à la succession duquel les électeurs de Brandebourg ont prétendu par là. Frédéric n'eut pas la joie d'être reconnu roi de Prusse par la France et l'Espagne; il mourut avant la paix de ces deux couronnes avec l'empereur et l'empire, qui ne fut conclue qu'un an après , et par laquelle son fils fut reconnu partout roi de Prusse.

Les électeurs de Cologne et de Bavière arrivèrent : le premier à Paris, dans une maison du quartier de Richelieu que son envoyé lui avoit meublée ; l'autre , dans une petite maison à Suresne , dans leur incognito ordinaire. Peu de jours après , l'électeur de Cologne vit le roi fort courtement, mené dans son cabinet par le petit escalier de derrière, après le sermon , par Torcy -, deux jours après , le roi reçut l'électeur de Bavière en même lieu et à même heure et de la même façon; mais l'électeur demeura longtemps avec lui. Ils ne couchèrent ni l'un ni l'autre à Versailles.

Il est temps maintenant de parler d'un règlement que j'obtins en ce temps-ci , pour le gouvernement de Blaye , et qui seroit peu intéressant ici sans les suites étrangères qu'il causa. On a vu ailleurs que les usurpations du maréchal de Montrevel et ses procédés là-dessus n'avoient pu être arrêtés par tout ce que j'y mis du mien , et comment il ne voulut plus de l'arbitrage de Chamillart dès qu'il fut tombé , et refusa ensuite au maréchal de Boufflers de s'en mêler. On a vu aussi que cela m'avoit empêché d'aller en Guyenne, quand, après l'étrange effet du pari de Lille , je voulus me retirer tout à fait de la cour. Lassé des impertinences continuelles d'un fou, qui l'étoit au point de dire dans Bordeaux qu'il ne m'y donneroit pas la main , et de se faire moquer de lui là-dessus par l'archevêque, le premier président, l'intendant et par tout le monde , je songeai , à la mort du duc de Chevreuse , à rendre mon gouvernement indépendant de celui de Guyenne. La Vrillière se chargea de le proposer au roi , qui reçut si bien la chose , que j'eus tout lieu de l'espérer. Mais lorsque bientôt après je vis le gouvernement de Guyenne donné au second fils de M. du Maine , je compris qu'il ne pouvoit plus s'en parler; mais je voulois sortir d'affaires et savoir à quoi m'en tenir. Je pris donc le parti d'aller à M. du Maine, de lui parler en deux mots des entreprises continuelles du maréchal de Montrevel , de lui dire à quoi pour cela j'avois pensé et fait parler au roi à la mort de M. de Chevreuse, que je cessois d'y penser dès que M. d'Eu avoit la Guyenne , mais que je le priois de trouver bon que je lui apportasse un

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