CONVERSATION ENTRE LE CHANCELIER ET MOI
mplacable , qui se donne pour tel , qui met le tout pour le tout , et qui est incapable de lâcher prise, est toujours fort dangereux contre un homme aussi haïssable et aussi universellement haï qu'il savoit qu'étoit son fils. Il étoit de tout temps mon ami le plus intime après le duc de Beauvilliers; il voyoit le roi vieillir; il n'ignoroit pas à quoi j'en étois avec M. le duc de Berry et ce que je pouvois auprès de M. le duc d'Orléans par l'amitié d'enfance et les services que je lui avois rendus en tous genres de la plus extrême importance , et le seul homme qui , vis-àvis du roi , de Monseigneur , de Mme de Maintenon et de la plus affreuse cabale, n'avoit jamais rougi de lui. Le chancelier en trembloit pour son fils , et ne savoit que dire ni que faire. Un silence assez long succéda àune conversation si forte. De temps en temps ses yeux tournés sur moi me parloient avec honte et tendresse , et nous nous promenions par ce cabinet. Je lui dis que je le croyois trop juste pour cesser de m'aimer pour avoir été poignardé par son traître de fils , et d'une façon bien pire que gratuite; que je le plaignois bien de l'avoir engendré"; mais que je redoublerois pour lui d'attachement, de respect, de tendresse, pour lui faire oublier, s'il étoit possible, les justes et invariables dispositions qu'il venoit de me forcer de lui montrer. II m'embrassa; il me dit que, quand il vûudroit ne me plus aimer, cela ne lui seroit pas possible ; que j'étois trop en colère pour me parler davantage , mais qu'il ne vouloit point cesser d'espérer de mon amitié pour lui , de mes réflexions , du bénéfice du temps. Nous nous embrassâmes encore , moi sans rien répondre , et nous nous séparâmes ainsi.
J'eus le lendemain la même scène avec la chancelière. Je ne fus avec elle ni moins franc, ni moins ferme, ni plus mesuré. Le père et la mère connoissoient également leur fils ; mais la mère , quoique traitée par lui avec moins d'égards encore que le père , avoit pour lui un foible et une tendresse que le père n'avoit pas. Elle ne put néanmoins ne pas convenir du guet-apens, et des précédents torts de son fils avec moi, et de l'excès de son ingratitude; mais elle revenoit toujours au pardon et aux expédients. Je me tirai d'avec elle par tous les respects et les amitiés personnelles, mais sans foiblir le moins du monde. Mme de Saint-Simon eut incontinent son tour; sa piété, sa douceur, sa sagesse la rendirent modérée en expressions , mais n'altérèrent point ce qu'elle se devoit à elle-même , et elle ne fit que s'affliger avec eux. Ils me firent parler par le premier écuyer, qui n'y gagna pas plus qu'eux. Je cessai de voir Pontchartrain , même de l'approcher et de lui parler en lieux publics , comme chez le roi et à Marly , et à peine le saluai -je ; lui , d'un embarras le plus grand du monde sitôt qu'il m'apercevoil, et force révérences.
Je redoublai de voir le chancelier et la chancelière ; je demeurai avec eux tout comme j'y étois devant , ils espéroient par là m'apaiser peu à peu à la longue; et les choses en demeurèrent ainsi. Je ne fis pas sem- Islant dans le monde de cette restriction du règlement; je remerciai le roi de la justice qu'il m'avoit faite, mais je dis mon avis sur Pontchartrain à M. du Maine, en le remerciant, qui se montra à moi fort choqué de la réserve sur les gardes-côtes, et ne connoître pas moins et n'aimer
384 l'intimité subsiste avec le chancelier. [1713]
pas mieux Pontchartrain que moi. La Vrillière, qui savoit l'affaire dès son origine , et tout ce qui s'y étoit passé , et comment j'avois sauvé Pontchartrain dans le temps même que j'avois le plus lieu de m'en plaindre, fut indigné de ce dernier trait, et ne me cacha rien de ce qu'il pensoit de son perfide cousin , que d'ailleurs il n'aimoit pas , et dont il étoit traité avec la hauteur de grand et important ministre, quoique secrétaire d'État comme lui. La vérité étoit que les deux charges étoient fort inégales. On verra dans la suite ce que ce forfait de Pontchartrain lui coûta.