CHAPITRE XXVII
L'impératrice va de Barcelone à Vienne par l'Italie fort incognilo. — Plénipotentiaires d'Espagne reçus à Ulrecht. — Orry rappelé en Espagne. — Bassesse, caractère et fortune du duc de Bournonville. — La paix slsnée, publiée; fêtes à Paris. — Hardie politique de M. et de Mme du Maine. — Bailliage d'Haguenau assuré à M. de Chàtillon. — Quarante-huit mille livres d'augmentation de pension à Madame. — Douze mille livres de pension au duc de Charost. — Vingt mille livres de pension assurées à Mme de Mqnasterol. — Fiefmarcon lieutenant général de Roussiilon. — Lueurs trompeuses sur l'archevêque de Cambrai. — Mort de Monigaillard , évoque de Saint-Pons. — Mort de L'Aigle ; son caractère. — Mort et caractère de Sévigné. — Mort, caractère et fortune du vieux Clérembault. — Mort de la marquise de Mirepoix. — Mort de la comtesse d'Uzès. — Mort, fortune et caracière du cardinal de Janson. — Beauvais donné à l'abbé de Saint-Aignan, malgré le duc de Beauvilliers. — Adresse hardie de Rome sur ses bulles. — Naissance et mort du duc d'Alençon. — Électeurs de Cologne et de Bavière voient le roi plusieurs fois. — Princesse de Conti, fille du roi, acliète l'hôtel de Lorges, à Paris. — Mariage d'Aubigny avec Mlle de Villandry. — Villars s'excuse de servir, puis va sur le Rhin; Besons sur la Moselle. — Harcourt, destiné au Rhin, hors d'état de servir, — Cent mille livres à Villars. — Départ des généraux. — Steinbok et ses troupes prisonniers des Danois. — Châteauneuf ambassadeur en Hollande; Bonac à Conslantinople; du Luc en Suisse. — Abbé de Mornay ; quel, et pourquoi en Portugal. — Lassai fils envoyé en Prusse, où il ne fut point. — Lœwenstein évêque de Tournai.
Jefinings, un des amiraiix d'Angleterre , avoit, déjà porté rirapêratrice de Barcelone à Gênes, et on vit le moment que les Catalans s'oppose-
400 PLÉNIPOTENTIAIRES d'eSPAGNE A UTRECHT. [1713J
roient à son départ à main armée. Elle traversa l'Italie avec peu de suite et fort incognito , et gagna le plus tôt qu'elle put Insprùck , puis "Vienne. Jennings revint après faire le transport des troupes angloises qui depuis longtemps ne sortoient plus de leurs quartiers. Le duc d'Ossone, sûr d'être admis à Utrecht, y étoit allé de Paris, et Monteléon d'Angleterre. Orry qui étoit resté à Paris , depuis que le roi l'avoit fait chasser d'Espagne et avoit été fort près de le faire pendre , y fut rappelé par le crédit de Mme des Ursins. Le roi d'Espagne en désira le consentement du roi qui ne le voulut jamais donner, mais qui permit qu'il partît sans son aveu , et il y retourna de la sorte. Cette souveraineté de Mme des Ursins accrochoit la paix d'Espagne. On en verra le détail dans les Pièces " et combien le roi le trouva mauvais. C'est ce qui fit la fortune du baron de Câpres , qu'elle envoya de sa part à Utrecht.
D'Aubigny y étoit déjà , qui n'y passoit point les antichambres , et que son petit état faisoit mépriser. Elle crut donc qu'un cadet de Bournonville qui avoit de l'esprit, de l'entregent, de l'intrigue, qui portoit un nom distingué dans les Pays-Bas , qui y avoit force parents , et qui étoit un homme à tout faire pour arriver à plaire et à parvenir, perceroit et viendroit à bout de la chose du monde qu'elle passionnoit le plus démesurément. Elle y fut trompée. Câpres se déshonora par une commission si ridicule et si fort au-dessous de lui , ne put être reçu à rien traiter à Utrecht , et y essuya tous les dégoûts possibles que sa mission attira à sa personne. Mais pour lui, il réussit à ce qu'il vouloit, qui étoit de plaire à la distributrice des grâces de toutes les sortes. Mme des Ursins lui sut si bon gré d'avoir fait ce voyage de sa part , et de tout ce qu'il y avoit essuyé pour l'amour d'elle qu'elle ne tarda pas à l'en récompenser. Il n'avoit ni grâces ni aucun bien vaillant ; elle le mit à son aise et lui fit donner la Toison, bientôt après la grandesse, enfin la compagnie wallone des gardes du corps du roi d'Espagne. J'ai pressé ces petits événements afin de n'avoir pas à y revenir. Les Pièces, où tout ce qui regarde la paix se trouve si bien expliqué , me dispensent d'en rien dire ici en détail.
Le vendredi saint, 14 avril, Torcy entra sur les huit heures du soir chez Mme de Maintenon, menant au roi le chevalier de Beringhen, aujourd'hui premier écuyer et chevalier de l'ordre , chargé par le maréchal d'Huxelles d'apporter la nouvelle tant désirée de la signature de la paix, faite enfin le lundi précédent 10, fort avant dans la nuit, avec l'Angleterre , la Hollande , le Portugal , et les deux nouveaux rois de Sicile et de Prusse; et, pour le dire tout de suite, on eut les ratifications le 14 mai, et le 22 la publication de la paix se fit dans Paris avec grande solennité^. M. et Mme du Maine, qui songeoient fort dès lors à se rendre populaires, vinrent de Sceaux chez le duc.de Rohan voir passer la cérémonie, dans la place Royale, s'y montrer sur [un] balcon, et y
«. Voiries Pièces sur la souveraineté avortée de la princesse des Ursins. [^Note de Saint-Simon.)
2. La paix et la guerre se publiaient dans l'ancienne monarchie avec des formes solennelles. Le prévôt des marchands et autres officiers municipaux
[1713] LA PAIX signée; fêtes a taris. 401
jeter de l'argent au peuple; libéralité qui n'auroit pas réussi auprès du roi à d'autres. Il y eut, le soir, beaucoup de feux devant les maisons. et plusieurs furent illuminées. Le 25 mai, on chanta le Te Deum à Notre-Dame avec l'assistance ordinaire ; le soir , grand feu d'artifice à 1& Grève , qui fut suivi d'un superbe festin que le duc de Tresmes, gouverneur de Paris . donna à ses dépens à l'hôtel de ville aux ambassadeurs, et à grand nombre de personnes distinguées de la cour et de la ville, des deux sexes, et les vingt-quatre violons pendant le- repas.
Ce temps sembla celui des grâces; on ne le négligea pas. Je me suis trompé sur la mort du duc Mazarin. Son extrémité à son âge l'avoit fait croire; il n'est mort que vers la fin de cette année-ci. Ainsi, après cette correction, je n'en parlerai plus. Il avoit donné le bailliage d'Haguenau de vingt mille livres de rente à son fils en mariage. Le peu de cas qu'on s'étoit accoutumé depuis longues années à faire de lui, et Textrème mépris où la vie honteuse , scandaleuse , obscure ûe son fils l'avoit fait tomber, avisèrent Voysin de demander au roi ce bailliage pour Gliàtillon son gendre, qui a fait depuis une si grande et si inespérée fortune. Voysin l'obtint pour que Chàtillon en jouît après la mort du duc Mazarin, et qu'il passât après Châtillon à sa postérité masculine. Le duc de La Meilleraye eut beau crier, la partie n'étoit pas égale; mais le public fut étrangement indigné de l'audace et de l'avidité de ce ministre , qui donna le premier exemple de la violence d'enlever le bien par pure faveur à des personnes vivantes , en droit et en possession de tout temps, c'est-à-dire depuis que le roi en avoi,t pu disposer, et cela sans ombre de droit, de dette ni de prétention quelconque que le pouvoir et le vouloir de ravir. Il ne fut pas longtemps sans faire passer sur la tète de Mme de La Rochepot , sa fille , une pension de six mille livres que lui avoient valu les voyages du roi en Flandre lorsqu'il y étoit intendant.
Madame , qui avoit peine à fournir à la dépense de son grand état avec quatre cent mille livres de rente , demanda du secours au roi , qui , avec excuses du peu , lui donna quarante-huit mille livres d'augmentation.
Le duc de Charost , qui n'avoit rien vaillant , et qui étoit entre son père et sa mère et ses deux fils , eut en même temps douze mille livres de pension.
Monasterol, ministre depuis fort longtemps de l'électeur de Bavière en France, où il faisoit une dépense en tout prodigieuse, avoit une pension du roi de trente mille livres. Il avoit épousé par amour une des plus belles femmes de Paris, au scandale de tout le monde, qui étoit veuve d'un vieux La Ghétardie, gouverneur de Thionville, frère du curé de Saint-Sulpice, directeur de Mme de Maintenon après M. de Chartres. Elle n'avoit rien, et avoit épousé ce vieillard dont elle eut un fils , bien long-
ou royaux allaient avec des archers et des hérauts d'armes en faire la proclamation dans les divers quartiers de Pans. On trouve la description d'une de ces solennités dans le Journal de l'avocat Barbier^ à la date du ^ 2 février 4 749.