‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 295 sur 345 · LUEURS TROMPEUSES SUR M. DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

LUEURS TROMPEUSES SUR M. DE CAMBRAI

temps depuis ambassadeur en Russie où il a tant fait parler de lui , et dont il a tant tiré d'honneurs et de biens de la czarine. Monasterol obtint que. s"il venoit à mourir, il demeureroit de sa pension vingt mille livres de rente à sa femme.

Fiefraarcon, longtemps depuis chevalier de l'ordre en 1724, eut la lieutenance générale de Roussillon par la mort du vieux Quinçon et la protection des Noailles.

Il y avoit eu depuis quelque temps des luerus que les amis de l'archevêque de Cambrai avoient avidement saisies pour se flatter. Personne ne s'étoit hasardé de prononcer son nom devant le roi , même lorsque du vivant du Dauphin les gens de la cour qui servoient en Flandre s'empressoient le plus de lui faire la leur en passant et repassant, et se détournoient même exprès. Il en avoit si magnifiquement usé pour les troupes et pour les officiers de toutes conditions pendant toute la guerre , et encore à la dernière campagne , que Maréchal en avoit parlé devant le roi plus d'une fois, et presque toutes les fois le roi y avoit pris courtement, mais assez bien. J'en avois averti le duc de Chevreuse, qui vivoit encore, et le duc de Beauvilliers, qui en furent touchés d'une joie d'autant plus sensible, qu'ils étoient depuis bien longtemps hors de toute espérance à son égard. Ratabon, évêque d'Ypres, ne bougeoit guère de Paris , et prétendoit qu'il y avoit une vapeur dans sa cathédrale qui le faisoit évanouir toutes les fois qu'il y entroit. C'étoit un homme d'esprit, du monde, et qui étoit si bien avec les jésuites que ce pouvoient être les cendres.de Jansénius, son célèbre prédécesseur, qui opéroient cet effet sur lui. On lui donna l'évèché de Viviers, et le P. Tellier , qui étoit tout à M. de Cambrai sans oser le montrer, et dont le crédit croissoit sans cesse, fit un tour de force et bombarda cet évêché d'Ypres pour l'abbé de LavaL grand vicaire de M. de Cambrai, qui l'avoit élevé tout jeune, et l'avoit toujours nourri et entretenu généreusement chez lui, parce qu'il étoit un peu son parent, et que cette branche très-cadette de Laval-Montigny avoit à peine du pain. Cet abbé de Laval avoit extrêmement profité d'une générosité si bien placée; il étoit savant, fort homme de bien, et s'étoit beaucoup fait aimer. Il n'avoit jamais quitté l'archevêque , qu'il aimoit et respectoit comme son père , et dont il étoit chéri de même. Cet attachement étoit l'exclusion la plus formelle : aussi personne ne pensoit à rien pour lui lorsque le P. Tellier fit de lui-même ce grand coup qui releva tout à fait les espérances sur l'archevêque même, et qui ravit M. de Beauvilliers. On verra que les suites en furent trompeuses. Le pauvre abbé de Laval mourut à Ypres peu de mois après avoir été sacré. L'école d'où il sortoit étoit fort opposée à celle de Jansénius, sûrement au moins pour ce monde ; cette mort précipitée fut-elle un coup de Jansénius? L'abbé de Laval fut le dernier évêque d'Ypres de la nomination du roi qui la perdit avec cette place par l'exécution de la paix.

Un saint et grand évêque mourut en ce temps -ci, Montgaillard, évêque de Saint-Pons, que ses vertus épiscopales, son grand savoir, une constante résidence de plus de quarante années, une vie tout apostolique , une patience humble , courageuse , prudente , invincible avoient

[1713J MORT DE l'aigle. 403

singulièrement illustré sous lapersécution des jésuites, qui y engagèrent le roi pendant presque tout son épiscopat.

Je regrettai un de mes voisins de la Ferté, le mari de Mme de L'Aigle, dame d'honneur de Mme la Duchesse , tous deux fort des amis de mon père et des miens. Je n'ai guère connu un couple d'autant d'esprit, de politesse, mieux instruit de tout et plus capable d'amitié. M. de L'Aigle , accablé d'infirmités , s'étoit retiré depuis plusieurs années chez lui â l'Aigle, d'où il ne sortoit plus. C'est un des plus beaux et des plus complets marquisats qu'il y ait en France, à six lieues de chez moi. Il y mourut à soixante-quinze ans , tout à lui , n'ayant jamais rien perdu de sa tête ni des agréments de sa conversation.

Sévigné mourut aussi et sans enfants, retiré depuis quelque temps avec sa femme dans le faubourg Saint- Jacques, dans une grande piété. Il étoit fils de Mme de Sévigné , si connue encore par ses lettres. Elle l'avoit fort mis dans le monde et dans la meilleure compagnie. C'étoit un bon et honnête homme , mais moins un homme d'esprit que d'après un esprit, qui avoit eu des aventures bizarres, peu mais bien servi, et qui du naturel charmant et abondant de sa mère, et du précieux guindé et pointu de sa sœur . avoit fait un mélange un peu gauche.

M. de Luxembourg perdit sans aucun regret son beau-père Clérembault , qu'on n'appeloit que Clérembault la Perruque , parce qu'il étoit accusé d'acheter les siennes sur les quais; au moins en avoient-elles toute la mine. Il s'appeloit Gillier, étoit peu de chose, et beaucoup moins encore par son personnel. Il avoit été bien fait et parfaitement beau. On le voyoit encore à plus de cent ans qu'il avoit bien comptés, un vieux bellâtre qui, jusqu'à cet âge, et au delà, venoit toutes les semaines ennuyer la cour, où jamais il n'avoit été de rien. Il avoit été maître d'hôtel de Mme Henriette d'Angleterre, lorsqu'elle épousa Monsieur. Le maréchal du Plessis n'avoit pu refuser à la reine mère d'être gouverneur de Monsieur, Il étoit demeuré surintendant de sa maison et premier gentilhomme de sa chambre. Il mourut, duc et pair de 1665, à la fin de 1675. Le comte du Plessis , son fils , étoit premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, en survivance. Il avoit épousé en 1659 Marie-Louise Le Loup de Bellenave, qui fut dame d'honneur de Madame en survivance de la maréchale du Plessis , dont un fils unique tué devant Luxembourg à vingt ans, sans alliance, en mai 1684, par quoi le clievalier du Plessis, frère puîné de son père, devint duc et pair de Choiseul, en qui cette dignité s'est éteinte. Le comte du Plessis, son frère aîné, fut tué à la prise d'Arnheim en Hollande, à trente-huit ans, en 1672, et mourut ainsi devant son père. Sa veuve s'amouracha de Clérembault qu'elle voyoit tous les jours chez Madame , et l'épousa. C'étoit un second mariage bien infime en comparaison du premier, et de la dame d'honneur de Madame avec un de ses maîtres d'hôtel. Cette Madame n'étoit plus Henriette d'Angleterre. Elle étoit morte le 30 juin 1670-, et Monsieur étoit remarié, dès la fin de 1672, à la fille de l'électeur palatin , à qui la coutume constante de l'Allemagne rendoit la mésalliance plus étrange , car la comtesse du Plessis avoit passé de la première Madame à elle. On trouva donc moyen de faire Clérembault son

Page 1