LE CARDINAL DE JANSON
sur nos libertés et nos maximes du royaume, sur les entreprises de Rome, avec netteté, inébranlable là-dessus jusqu'à l'éclat, et parfaitement instruit de ces matières jusqu'à avoir dit plus d'une fois aux ministres romains, et au pape même, que, quelque flatté qu'il fût de sa pourpre, il se tenoit plus honoré de l'épiscopat que du cardinalat, et que son chapeau ne lui tenoit à rien. Cette fermeté constante et vraie a souvent eu de grands effets. Tout bon courtisan qu'il étoit, il fut aussi peu timide au dedans qu'au dehors , et aussi impénétrable au crédit et aux artifices des jésuites , dont il ne s'émut jamais et qu'il contint toujours en crainte et en respect , comme on l'a vu. On a vu aussi combien le roi regretta de ne pouvoir le mettre dans son conseil, et les excellentes raisons qui l'en détournèrent , et que la France pleurera longtemps avec des larmes de sang n'avoir pas été suivies après lui.
Quelque accoutumé qu'il fût aux affaires, quelques agréments qu'il trouvât dans le monde , où il étoit universellement honoré et où il avoit beaucoup d'amis, parce qu'il en méritoit, quelques faveurs, quelques distinctions qu'il trouvât toujours à la cour, il ne se plaisoit nulle part tant que dans son diocèse , où il étoit singulièrement respecté , et il se peut dire adoré, surtout des pauvres de tous les états à qui il faisoit de grandes aumônes. Il aidoit et soutenoit fort la noblesse; et tant qu'il a été en France il a toujours passé plus de sept ou huit mois tous les ans à Beauvais à y visiter son diocèse, et à y remplir toutes ses fonctions avec beaucoup d'application et de vigilance. Le roi donna l'archevêché d'Arles à son neveu , l'abbé de Janson , lors de la translation de M. de Mailly, longtemps depuis cardinal, d'Arles à Reims. Le cardinal de Janson s'y opposa tant qu'il put. Il dit au roi qu'il connoissoit son neveu , que c'étoit un petit génie, fort homme de bien, mais à qui il ne voudroit pas confier une place de vicaire de village , et absolument incapable de l'épiscopat; que si le roi vouloit lui faire du bien, il lui seroit très-obligé et très-aise s'il lui vouloit donner une abbaye de dix-huit ou vingt mille livres de rente, que ce seroit de quoi vivre et prier Dieu en repos , et beaucoup plus qu'il n'en falloit à son neveu. Il eut beau insister , le roi tint bon. On a longuement vu depuis combien le cardinal pensoit juste. Sa mort arriva dans une funeste époque. Avec la liberté et la fermeté qu'il avoit, et la confiance du roi telle qu'il la possédoit, il eût pu empêcher ce torrent de maux qui la suivirent dans l'Église, et qui n'épargnèrent pas l'État; et son funeste successeur nauroit pas acheté sa charge, comme il fit enfin du P. Tellier, et par elle n'eût pas eu les accès dont il fit pour la payer un si pernicieux usage , comme on, l'éprouva bientôt après.
Au bout de quinze jours, le roi donna les deux belles abbayes qu'il avoit : Marchienne , en Flandre , au cardinal Ottobon ; Corbie , de cinquante mille livres de rente, au cardinal de Polignac. Il nomma en même temps à Beauvais l'abbé de Saint-Aignan , qui étoit encore à Orléans au séminaire. Le duc de Beauvilliers représenta au roi que , encore qu'il parût que son frère eût de la piété et de l'application aux choses de son état , il étoit encore trop jeune pour être aussi assuré de lui qu'il convenoit de l'être pour le faire évoque. Il n'y eut rien qu'il n'employât
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pour faire changer le roi là-dessus , avant que la nomination fût sue. Le roi fut inflexible , loua la délicatesse de M. de Beauvilliers , s'appuya sur tout le bien qui lui étoit revenu de son frère, ajouta que Beauvais ne vaquoit pas toujours, et à point, et qu'il vouloit bien lui dire que, s'il étoit encore d'usage , comme dans les anciens temps , que des fils de France fussent évêques , il n'auroit rien de mieux à donner à son second fils que Beauvais. Le pape lui refusa des bulles , parce que Tabbé de Saint- Aignan avoit, par ordre du roi , soutenu dans ses thèses les propositions de l'assemblée du clergé de 1682.
Ce n'étoit pas que Rome fût en droit ni même en volonté de ce refus , mais pour montrer , par cette difficulté faite au frère d'un ministre de cette distinction, à quoi dévoient s'attendre tous les autres, effrayer la cour et faire perdre ainsi l'habitude de soutenir ces maximes, qui étoit déjà fort tombée en désuétude , et qui y tomba après de plus en plus. Il avoit été réglé qu'elles le seroient par tous ceux qui auroient à prendre des degrés, et que le parlement y tiendroit la main. Cela se fit pendant quelque temps, puis on s'en relâcha à la françoise, et sous Alexandre "VIII, Ottobon, le clergé sembla les abandonner, par la lettre honteuse que le roi l'engagea d'écrire à ce pape pour obtenir des bulles qu'Innocent XI avoit refusées, et qu'on soUicitoit depuis quatorze ans. Depuis cette époque ces propositions ne furent plus soutenues qu'à la dérobée , et par des bouffées de mécontentement de la cour de Rome , qui sut profiter de tous les avantages qu'on lui laissoit prendre pour les anéantir, et qui a su depuis se saisir de bien d'autres, et se mettre en beau chemin de réduire la France au point d'ignorance, d'adoration et de dépendance où elle a réduit l'Italie et les Espagnes. Le refus dura six mois entiers. Contente alors d'avoir fait un exemple si humiliant et si instructif, et n'osant aussi trop se commettre, les bulles furent accordées par bonté , avec le gratis ordinaire aux fils et aux frères des ministres. L'abbé de Saint-Aignan parut en parfait séminariste. Jamais rien de si gauche, de si plat, de si béat. Je proposai au duc de Beauvilliers de lui donner un maître à danser, pour lui apprendre au moins à faire la révérence et à entrer dans une chambre. Il afficha la régularité la plus exacte, et il remit Saint-Germer près Beauvais, la seule abbaye qu'il eût, pour n'être pas en pluralité de bénéfices. On la donna à l'abbé Begon , depuis évêque de Toul , parent proche des Golbert, qui fut choisi pour être le conducteur du jeune prélat , sous le nom de grand vicaire. M. de Beauvilliers ni le roi ne vécurent pas assez pour voir combien il y avoit eu de sagesse et de raison dans les craintes et les refus du duc de Beauvilliers de faire son frère évêque si promptement , que ses désordres éclatants et persévérants firent enfin renfermer dans un monastère pour le reste de ses jours , presque gardé à vue , et forcément démis de son évêché pour éviter la dégradation et la déposition juridique.
Mme la duchesse de Berry accoucha , sur les quatre heures du matin du dimanche 26 mars , d'un prince qui fut appelé duc d'Alençon. Il vint à sept mois , et la flatterie fut telle que presque toute la cour se trouva née ou avoir des enfants à ce terme. La joie en fut courte; il donna plusieurs alarmes par sa délicatesse, et il mourut le samedi 25 avril à
408 NAISSANCE ET MORT DU DUC d'aLENÇON. [1713]
minuit. Le roi nomma le duc de Saint-Aignan et le marquis de Pompadour pour accompagner le corps à Saint-Denis. Il partit de Versailles le lundi 27 avril après dîner, avec les gardes, les pages, et les carrosses de M. le duc de Berry ; Tévêque de Séez portant le cœur, eut pour cette raison la première place, et M. de Saint-Aignan la seconde, au derrière du carrosse, comme duc-, M. et Mme de Pompadour au devant, elle comme gouvernante; et le petit corps posé entre eux. Lorsqu'ils eurent passé les cours, et un peu avancé dans l'avenue, M. de Saint-Aignan força par politesse Mme de Pompadour de changer de place avec lui. De Saint-Denis ils furent porter le cœur au Val-de-Grâce. M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry furent extrêmement touchés.
L'électeur de Bavière qui étoit toujours à Suresne , et qui s'y amusoit à chasser dans la forêt de Saint-Germain et ailleurs, à des retours de chasse chez lui , à un gros jeu, et à donner des fêtes champêtres à l'occasion de la paix, qui n'étoit pourtant pas encore bien agréable pour lui , dîna le 21 avril chez d'Antin, à Versailles , vit le roi après dans son cabinet par les derrières, y fut peu, le suivit à la volerie, et s'en retourna le soir à Suresne L'électeur de Cologne vit le roi le lendemain de la même façon, et fut longtemps avec lui. Huit ou dix jours après, le roi étant à Marly et courant le cerf, Télecteur de Bavière se trouva à la chasse, et descendit après à Marly, chez d'Antin. Il fut jouer au salon, où M. le duc de Berry l'attendit-, il revint souper chez d'Antin, puis jouer au salon jusqua quatre heures du matin, et s'en alla à Suresne, Deux jours après, l'électeur de Cologne vint l'après-dînée à Marly, vit le roi dans son cabinet, et prit congé de lui. Le lendemain, l'électeur de Bavière se trouva comme l'autre fois à la chasse du roi , joua au retour dans le salon avec Madame et Mme la duchesse de Berry et force dames, soupa chez d'Antin, et retourna au salon après. Le roi fit pour lui une chose singulière : il vint voir jouer , et jeta de l'argent à l'électeur pour être des réjouissances. Il n'y fut pas longtemps, mais cela fut fort marqué. Le jeu se poussa assez loin, après lequel l'électeur regagna Suresne. Quelques jours après il revint encore à la chasse , soupa chez d'Antin , et joua dans le salon avant et après souper. 11 se trouva bientôt après à une autre chasse. Le roi se promena aja-ès dans un jardin, où l'électeur le vint joindre aussitôt au mail: ils y virent jouer, et la promenade continua ensuite, l'électeur à pied avec les courtisans, et le roi dans son petit chariot qui lui en fit une civilité. Après la promenade, rélecteur joua dans le salon à l'ordinaire avant et après le souper que d'Antin lui donna. Il revint encore après faire une autre chasse et jouer dans le salon, et revint aussitôt après voir aller les dames à la roulette-, qui est un divertissement qu'il ne connoissoit point-, mais ces dernières fois il ne vit le roi qu'à la chasse. Il ne parut plus que pour prendre cong du roi à Versailles, qu'il vit peu de temps dans son cabinet, pour s en aller à Compiègne.
Ce fut en ce temps-ci que Mme la princesse de Conti, fille du roi, acheta à vie l'hôtel de Lorges , du duc de Lorges . qui vendoit tout d'un côté, et bâtissoit et dépensoit tant qu'il pouvoit de l'autre. Cette acquisition . à la suite de celle du comte de Toulouse et de d'Antin , aug-