CHIMÈRES DE SOLRE
les lieux où les duchesses et les princesses sont assises. Le comte de Solre n'imagina pas de faire la moindre difficulté de prendre l'ordre parmi et fort au-dessous du milieu des gentilshommes, et de se trouver toute sa vie parmi eux à toutes les cérémonies de l'ordre du Saint-Esprit. Rien de tout cela ne put balancer la fantaisie de ce premier prince de sa race. Il se retira dans ses terres ; sa femme avec ses nouvelles prétentions n'en sortit point. Ils s'y amusèrent à épargner et à plaider, à faire les princes dans leur maison sans y voir personne ; et ce fondateur de princerie mourut chez lui à Condé à la fin de 1723, à quarante-sept ans, fort mal avec son frère qui vouloit son bien, et point du tout être prince. La femme, avec un fils presque en nourrice, demeura veuve chez elle , fit appeler cet enfant le prince de Groï , et vint enfin avec lui à Paris quand il fut d'âge à l'établir. Elle ne mit pas en doute d'être assise : il est vrai aussi qu'on ne mit pas en doute que cela ne se devoit pas. Elle jeta feu et flammes, elle intrigua, elle n'alla point à la cour, mais elle fit tant de bruit que le cardinal Fleury donna d'emblée un régiment à son fils. Elle l'a depuis marié à une fille du duc d'Harcourt, et leur tabouret est encore à venir; mais il viendra tôt ou tard , dans un pays de confusion , et où , comme que ce soit , il n'y a qu'à prétendre , être audacieux , impudent , et ne quitter point prise. Puisque j'en ai tant dit sur la maison de Groï , voyons la branche d'Havre qui vient d'achever de s'établir en France.
Philippe-François de Groï, qui a fait la branche des ducs d'Havre, fut fils unique du troisième mariage du premier comte de Solre avec la veuve de Louis de Mailly , seigneur de Rumesnil, fille aînée et héritière de Jacques II de Coucy , seigneur de Vervins. Il épousa Marie-Claire de Groï, unique héritière de la branche des marquis d'Havre qui étoit veuve de son frère, que Philippe lY. comme on l'a dit, fit duc d'Havre en 1627 , et qui ne laissa que trois filles mariées, et un fils unique qui se fit carme , et mourut nommé à l'évèché de Gand. Philippe-François de Groï devint donc duc d'Havre par ce mariage , et fut chef de la branche des ducs d'Havre. Il fut fait grand d'Espagne, chevalier de la Toison d'or, gouverneur du duché de Luxembourg et comté de Ghiny, et chef des finances des Pays-Bas. Il mourut à Bruxelles en 1650. Il ne laissa qu'un fils qui eut la Toison , et fut fait prince et maréchal de l'empire je ne sais par où, et mourut à Bruxelles en 1694. Il avoit épousé en 1668 la fille et héritière d'Alexis d'Halluyn, seigneur de Wailly près d'Amiens, et de plusieurs autres terres. Elle a vécu fort vieille, et est demeurée seule et la dernière de la maison d'Halluyn. Je l'ai vue plusieurs fois à Paris venir voir ma mère. Elle n'alloit point k la cour parce qu'elle n'avoit point de rang; les princes de l'empire n'en ont aucun en France , et les grands d'Espagne n'y en avoient point encore. Elle n'eut que deux fils qui vécurent, et des filles. L'aîné des fils s'avança au service de Philippe V; il fut lieutenant général et colonel du régiment des gardes wallones , à la tète duquel il fut tué en héros à la bataille de Saragosse que les ennemis gagnèrent en septembre 1710; il n'etoit point marié. Son frère lui succéda au titre de duc d'Havre, à la grandesse, et au régiment des gardes wallones, La princesse des Ur-*
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sins lui fit épouser la fille de sa sœur , la duchesse Lanti , qu'elle fit venir en Espagne, et qu'elle fit dame du palais. Quelque temps après la disgrâce de Mme des Ursins, on voulut faire quelques changements considérables dans les gardes wallones, fort désagréables à ce régiment; le duc d'Havre s'y opposa avec tant d'opiniâtreté que le régiment lui fut ôlé, et donné au prince de Robecque, comme on a vu cidevant. Comme il étoit adoré dans ce régiment, le marquis de Lavère, frère du prince de Chimay qui en étoit lieutenant-colonel, et lieutenant ( général dans les troupes d'Espagne , quitta avec toute la tête et dans le reste tout ce qu'il y avoit de meilleur. Le duc d'Havre revint en France avec sa femme, qui perdit sa place de dame du palais. Ils se retirèrent dans leurs terres de Picardie . où le duc d'Havre mourut sans avoir paru , à la cour ni dans le monde. Sa veuve s'appliqua fort à raccommoder les affaires de cette famille, qui étoient fort délabrées. Elle est sœur du prince de Lanti que Mme des Ursins avoit fait grand d'Espagne par un mariage à Madrid . et du cardinal Lanti qui vient d'être promu fort jeune, et qui vit à Rome. Elle a marié ses deux fils : l'aîné à une fille du maréchal de Montmorency; l'autre en Espagne à la fille unique de son frère, qui le fait grand d'Espagne, et où il s'est allé établir. Le duc d'Havre a un régiment, jouit ici de son rang de grand d'Espagne , et n'a jamais eu, non plus que son père ni sa mère , les chimères de princerie de son cousin le prétendu prince de Croï.
Peu de temps après que le roi fut à Fontainebleau, j'appris qu'il paroissoit sous le manteau un mémoire de M. de La Rochefoucauld sur sa prétention d'ancienneté contre moi, où l'avocat s'étoit, faute de meilleures raisons, laissé aller à quelques impertinences; et j'en fus assuré par une copie qui me tomba entre les mains. J'y fis sur-le-champ une réponse, où je ne ménageai rien de tout ce que jusqu'alors j'avois couvert avec tant de peine, et où d'ailleurs je n'épargnai pas qui m'attaquoit. Le duc de Noailles, que je voyois fort familièrement alors, rae surprit avec cette pièce entre les mains. Il fut effrayé de son tissu. Il me conjura de ne la pas répandre , et d'attendre qu'il eût parlé au duc de La Rocheguyon. Il revint promptement m'assurer que M. de La Rocheguyon désavouoit la pièce dont j'avois lieu de me plaindre, qu'il retireroit tout ce qui en avoit paru, et qu'il la supprimeroit de façon qu'on ne la verroit jamais, pourvu que je voulusse bien aussi supprimer ma réponse. Je dis au duc de Noailles que je ne cherchois point querelle dans cette affaire , comme il n'y avoit que trop paru dans toute ma conduite ; mais qu'il ne falloit pas croire aussi que ce fût par manque de moyens, de hauteur et de courage; qu'il paroîtroit quelques copies de ma réponse , comme il en avoit paru du mémoire auquel elle répondoit: et que, si le mémoire disparoissoit, comme il m'en portoit parole, je ne répandrois pas davantage de réponses, et prendrois pour bons tous les compliments et les protestations dont il étoit chargé; sinon que je ne m'entendois point aux subterfuges; et que, de bouche et par écrit, je ne ménagerois rien, et tâcherois, en procédés et en choses, de faire durement repentir qui m'attaquoit lorsque j'avois le moins lieu de m'y attendre. En effet, je parlai , et je distribuai quelques exemplaires;
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de ma réponse. Tout aussitôt le mémoire désavoué disparut à Paris et à la cour, où presque personne ne l'avoit vu. Le duc de Noailles, et après lui le duc de Villeroy , et le duc de La Rocheguyon ensuite , m'accablèrent de civilités et de protestations, moi de réponses un peu froides . et il ne fut plus question d'écrits. Cela ne laissa pas de faire du bruit que le roi voulut ignorer, qui même ne songea pas alors à décider cette question de préséance jugée par l'édit de 1611 , mais que les cris de M. de La Rochefoucauld l'avoient forcé à lui accorder de se la faire rapporter de nouveau, et à la juger comme si elle n'eût pas été décidée.
Le roi donna trois mille livres d'augmentation de pension à Saint- Herem, gouverneur et capitaine de Fontainebleau, qui en avoit déjà une pareille , pour qu'il eût six mille livres de pension . comme avoit son père. En même temps il chargea la province de Normandie de douze mille livres d'appointements pour le gouvernement de Coutances , en faveur de Bloin , un de ses premiers valets de chambre , à qui il avoit donné le haras de Normandie qu'avoit Monseigneur. Il est vrai que , pour un valet qui avoit d'autres pensions , et avec elles la pécunieuse intendance de Versailles et de Marly , c'étoit peu que le double d'un seigneur fort mal dans ses affaires.
Le comte de La Mothe étoit demeuré exilé depuis sa reddition de Gand. Il fit tant agir auprès du roi qu'il eut permission de venir le saluer à Fontainebleau, et d'entrer même dans son cabinet, où il voulut entrer en quelque justification. Le roi lui dit assez froidement qu'il la tenoit pour faite et qu'il étoit content de lui. Avec cela il sortit du cabinet , et son affaire fut finie. Il parut après à la cour et dans le monde en liberté , mais sans aucune marque de bienveillance tant que le roi vécut.
Je ferai mention ici d'une bagatelle pour montrer combien le roi , qui avoit été élevé parmi les troubles , et qui y avoit pris quelques bonnes maximes de gouvernement, s'en départoit difficilement. Le petit gou-vernement d'Alais, en Languedoc, vaqua; il le donna à Baudoin qu'il e^timoit, et qui avoit été lieutenant-colonel du régiment de Vendôme. On peut juger que M. du Maine , gouverneur de Languedoc , y avoit influé, et pour un officier qui avoit été attaché à M. de Vendôme. Peu de temps après, je ne sais comment il arriva que le roi sut que Baudoin étoit de Languedoc; aussitôt il lui fit dire de rendre le brevet de ce petit gouvernement , avec promesse d'avoir soin de lui en donner ua autre; et donna le gouvernement d'Alais à d'Iverny, brigadier d'infanterie, qui n'étoit point de ce pays-là.
La reine d'Espagne accoucha pour la dernière fois d'un quatrième prince. Il eut pour parrain et marraine le roi et la reine de Sicile, ses aïeuls maternels, et fut nommé Ferdinand, Il est devenu prince des Asturies par la mort de tous les princes ses aînés. Il a épousé la fille du roi de Portugal et de la sœur des empereurs Joseph et Charles, derniers de la maison d'Autriche, dont il n'a point d'enfants. Il naquit à Madrid le 23 septembre de cette année, et y fut proclamé et juré aux certes de 1724 successeur de la monarchie des Espagnes.