FIN DU SIXIÈME VOLUME
I. DES ANClENNtiS PATRIES; PAIRS ECCLÉSIASTIQUES ET LAÏQUES. Page 60.
A l'époque féodale , et spécialement aux xii« et xiii' siècles , les douze pairs de France étaient en grande renommée. Le poëte Robert Wace, qui vivait au xir siècle , parle , dans son Roman du Brut , de
Douze comtes d'aulte puissance, Que l'on clamoit les pairs de France.
Suivant l'usage de cette époque , les poètes transportaient l'institution des douze pairs dans tous les pays , et à la cour de tous les princes dont ils chantaient les exploits. Ainsi dans le Roman d'Alexandre, le roi de Macédoine, avant de commencer la guerre contre les Perses, mande toute sa noblesse et ses chevaliers, puis choisit douze pairs, dont l'un doit porter l'étendard royal. L'Ecosse et l'Angleterre ont aussi leurs douze pairs dans le Roman de Perceforêt. Ces légendes poétiques constatent la haute renommée dont jouissaient les douze pairs de France. Mais quels étaient, en réalité , les personnages qui formaient cette cour féodale des douze pairs? Il y avait six archevêques ou évêques , trois ducs et trois comtes.
Les pairs ecclésiastiques étaient : 1° l'archevêque-duc de Reims, auquel appartenait le droit de sacrer les rois de France : en son absence, c'était l'évéque de Soissons qui remplissait cette fonction ; 2° l'évêqueduc de Laon , qui portait la sainte ampoule au sacre des rois ; 3° l'évêque-duc de Langres , auquel était confiée l'épée royale dans la mêaae cérémonie; 4° l'évêque-comte de Beauvais; il présentait au roi le manteau royal ; il allait , avec l'évêque-duc de Laon , chercher le roi au palais de l'archevêque de Reims, et l'amenait à l'église; ces deux prélats se tenaient aux côtés du roi pendant qu'il recevait les onctions , l'aidaient à se lever de son fauteuil, et demandaient à l'assemblée, par un souvenir des anciennes élections des rois barbares, si elle était disposée à reconnaître le prince pour son souverain; 5° l'évêque-comte de Châlons-sur-Marne; il portait au sacre l'anneau royal; 6° l'évêquecomte de Noyon ; la ceinture et le baudrier royal lui étaient confiés.
A la tête des pairs laïques, on plaçait primitivement le duc de Normandie. Mathieu Paris, parlant des douze pairs, dit positivement : « Le duc de Normandie est le premier entre les pairs laïques , et le plus illustre', w 2° Le duc de Bourgogne. Lorsque Jean le Bon donna le duché de Bourgogne à son fils Philippe le Hardi , en 1363 , il lui accorda le
^ . a Diix Aorinannife primus inler laicos et nobilissimus. »
premier rang entre les pairs de France ; et depuis cette époque , lea ducs de Bourgogne en restèrent en possession. Au sacre de Charles VI, en 1380, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, précéda son frère aîné, Louis dAnjou, en sa qualité de doijen des pairs de France. Des lettres patentes de Louis XI, en date du 14 octobre 1468, confirmèrent la prérogative des successeurs de Philippe le Hardi , et déclarèrent que le duché de Bourgogne était la première pairie. Au sacre des rois, le duc de Bourgogne portait la couronne. 3° Le duc de Guyenne ou d'Aquitaine. C'était à lui qu'était remise, dans cette cérémonie, la première bannière carrée ou étendard royal. 4° Le comte de Flandre; il portait au sacre une des épées du roi. 5° Le comte de Champagne. On lui donnait le titre de palatin ou comte du palais, parce qu'il exerçait primitivement la juridiction sur tous les officiers du palais. Il était chargé de la seconde bannière royale ou étendard de guerre. 6° Le comte de Toulouse. Il avait aspiré au premier rang entre les pairs laïques , comme comte de Narbonne ; mais sa prétention ne fut pas admise. Au sacre , il portait les éperons du roi.
II. DES SECRÉTAIRES d'ÉTAT ; DE LEUR ORIGINE ET DE LEURS DÉPARTEMENTS DANS l'aNCIBMKE MONÀRCHIB.
Pages 82 et 4 32.
Saint-Simon revient souvent sur les ministres secrétaires d'État , sur leur puissance récente et faible dans l'origine , sur les accroissements qu'elle prit' successivement, et sur les départements attribués à chacun d'eux. Il ne sera pas inutile de résumer rapidement pour le lecteur moderne les renseignements propres à éclaircir ces passages de Saint- Simon.
La ténuité de l'origine des secrétaires d'État, comme dit Saint- Simon (p. 132) ne saurait être contestée. On les appelait primitivement clercs du secret , parce que , depuis la fin du xiii* siècle , ils étaient chargés de rédiger les délibérations du conseil secret du roi. Ce fut seulement au xvi' siècle qu'ils sortirent de cette humble condition. Florimond Robertet, qui était secrétaire d'État sous le règne de Louis XII, fut le premier qui contre-signa les ordonnances des rois de France. En 1647 , Henri II, qui venait de monter sur le trône, fixa à quatre le nombre des secrétaires d'État, et augmenta leurs honoraires. La division de leurs attributions était, à cette époque, purement géographique : ainsi Bochetel avait dans son département la Normandie, la Picardie, l'Angleterre et l'Ecosse; Clausse , la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la Bretagne , l'Espagne et le Portugal; de L'Aubes- PiNE, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, la Savoie, la Suisse et l'Allemagne; du Thier, le Dauphiné, le Piémont, Rome, Venise et l'Orient. Une pareille division supposait à chaque ministre une capacité universelle , ou le réduisait au rôle d'un simple secrétaire de correspondance. Telle était, en efl'et, la position des ministres secrétaires d'État, même au xvi* siècle. Henri III voulut vainement déterminer leurs fonctions avec plus de netteté , par des ordonnances rendues à Blois , aux
mois de mai et de septembre 1588; les troubles qui suivirent paralysèrent toutes les réformes de ce prince.
Ce fut seulement au xvir siècle que les ministres commencèrent à se partager les départements de la maison du roi, de la guerre , de la marine, des affaires étrangères. Déjà sous Henri IV, nous voyons un des secrétaires d'État chargé du département de la maison du roi et des affaires ecclésiastiques.' En 1619, un des secrétaires d'État eut la correspondance avec tous les généraux , et devint un véritable ministre de la guerre. Le Tellier et son fils Louvois donnèrent à ce département la plus haute importance. En 1626, toutes les affaires extérieures, qui jusqu'alors étaient divisées entre les quatre secrétaires d'État , furent réunies entre les mains d'un seul; le ministère des affaires étrangères fut créé. Richelieu et Mazarin , qui dirigeaient toute la politique extérieure , n'y mirent que des commis ; mais après la mort de Mazarin , de Lyonne donna à ce ministère une importance qui ne fit que s'accroître sous ses successeurs. La marine ne forma un département particulier qu'à l'époque où Colbert en fut chargé. Elle resta, jusqu'en 1669, réunie au département des affaires étrangères. Quant aux finances et à la justice, elles ne dépendaient pas des secrétaires d'État. Les surintendants des finances, et, après leur suppression en 16G1 , les contrôleurs généraux étaient chargés de l'administration du trésor public. La justice était placée sous la direction du chancelier. Le commerce , les travaux publics , les postes , les colonies , l'instruction publique, ne formaient pas des départements ministériels , et ne dépendaient pas spécialement d'un des secrétaires d'État. Le roi en disposait comme bon lui semblait. Ainsi les travaux publics, ou direction générale des bâtiments, qui avaient appartenu à Colbert, à la fois contrôleur général des finances et secréiaire d'État de la marine , furent donnés , après sa mort , au ministre de la guerre, Louvois.
Il n'y avait point, dans l'ancienne monarchie, de ministre de l'intérieur. Les généralités, qui formaient, sous Louis XIV, les principales circonscriptions administratives de la France, étaient partagées entre les quatre secrétaires d'État , et on retrouvait dans cette organisation une partie des divisions géographiques que nous avons signalées plus haut. Ainsi, du secrétaire d'État des affaires étrangères dépendaient la haute et basse Guyenne , les intendances de Bayonne , Auch et Bordeaux, la Normandie, la Champagne, la principauté de Dombes, le Berry, et la partie de la Brie qui était rattachée à la généralité de Châlons-sur-Marne. Le ministre secrétaire d'État de la maison du roi avait dans son département la ville et généralité de Paris , le Languedoc, la Provence, la Bourgogne, la Bresse, la Bretagne, le comté de Foix, la Navarre, l'Auvergne, le Nivernais, le Bourbonnais, le Limousin. i'Angoumois, la Marche, le Poitou, la Saintonge, l'Aunis, la Touraine, la Picardie, le Boulonais, etc. Telles étaient les provinces de La Vrillière, dont Saint-Simon parle dans ce volume (p. 82). Les ports de mer et les colonies dépendaient du ministre de la marine. Le secrétaire d'État de la guerre avait l'Alsace, la Franche-Comté, la Lorraine, le Dauphiné, l'Artois, la Flandre, le Roussillon, etc.
Les divisions géographiques que je viens de rappeler ont subi de fréquentes variations ; mais cette organisation administrative a existé , sauf quelques modifications, jusqu'à l'époque de la révolution française. Pour remédier aux inconvénients d'une administration sans unité, on tenait tous les quinze jours, en présence du roi, le conseil des dépêches, où l'on réglait tous les détails de l'administration intérieure du royaume. Les secrétaires d'État expédiaient dans les provinces qui leur étaient attribuées les règlements et ordonnances arrêtés Jans ce conseil.