MIXTE DE FIEF ET D'OFFICE
mais des choses uniquement personnelles, ajoutées, changées, variées en divers temps pour s'assurer si l'héritier , pair de droit et de fait indépendamment de tout cela, est personnellement capable d'en exercer les fonctions. Ainsi le serment, l'information de vie et mœurs, et les autres formalités qui lui sont personnellement imposées , ne peuvent changer son rang d'ancienneté, puisque aucunes ne lui confèrent rien de nouveau, que toutes en sont incapables, et qu'elles ne sont ajoutées que pour s'assurer d'un exercice digne en sa personne de ce qu'il ne reçoit pas de nouveau, mais de ce qu'il a en lui essentiellement, et d'une m.anière inhérente. Telle est donc la nature singulière et unique de la dignité de pair de France , dont l'office est un et le même dans toute une postérité appelée . et qui par conséquent ne peut changer de rang d'ancienneté première de l'impétrant de qui elle sort, à la différence de tous ceux de la couronne et de tous autres offices et officiers quels qu'ils soient en France, qui n'étant appelés qu'un seul à la fois à un office, changent de rang d'ancienneté à chaque mutation de personne , par une conséquence nécessaire. Je pense avoir expliqué la question avec une évidence qui dispense de s'y arrêter davantage. Suivons-en maintenant la décision en reprenant l'édit.
Quelques jours d'un temps si vif se passèrent en langueur par l'interruption du travail du roi avec le chancelier. Je tâchai de profiter de ce loisir auprès de lui; et comme la séparation de lieu, et ses occupations, que j'ai remarquées ailleurs , rendoient le commerce incommode , je lui écrivis de Marly, le 11 mai, la lettre suivante. Pour l'entendre, il faut dire que l'anniversaire de Louis XIII se faisoit tous les ans à Saint-Denis , comme il se fait encore , et qu'à l'exemple de mon père je n'y ai jamais manqué. Il fut avancé au 13 mai cette année, parce que l'Ascension tomboit au 14, son jour naturel.
« Jamais , monsieur , l'anniversaire du feu roi ne me vint si mal à propos , encore qu'il m'ait fait forcer une fois la fièvre actuelle . une autre le commencement d'une rougeole, et une troisième un bras tout ouvert. A cette fois , il faut encore que le bienfaiteur l'emporte sur le bienfait, et je porterai à Saint-Denis un cœur incisé et palpitant. Cette dernière violence ne me sera pas la moins sensible , mais c'est un hommage trop justement dû. Si je m'en croyois, je partirois tard demain et passerois à Versailles; mais je me défie de ces hasards qui découvrent tout, et, en attendant jeudi, j'ose vous demander quatre lignes de mort ou de vie, demain au soir, pour remercier Dieu ou pour demander justice à mon maître de son fils. Sauvez-nous le sacre, nos plus sensibles entrailles, de préférence atout; puis souvenez-vous de faire passer le projet avec le plus de mes notes qu'il se pourra; deinde ^ du point de la séance des pères et des fils conjointement, et en l'absence l'un de l'autre; enfin de mon fait particulier, pour lequel vous avez une lettre ostensible , une analyse de ce mémoire ostensible , enfin des éclaircissements de l'un et de l'autre encore ostensibles; car le mémoire même seroit trop long pour être montré, et une seconde lettre en supplément de ce mémoire. Souvenez-vous encore avec bonté que ma cause dépend de l'autorité royale que j'ai mise de mon côté par un raisonnement en
soi véritable, et que le juge ne considérera pas comme, étranger au fait, bien qu'il le soit , mais comme le seul motif de décision ; et n'oubliez pas que vous croyez que , si on s'obstine contre moi , un dédommagement pour moi dans mon second fils peut ne pas être regardé comme bien solide à espérer , mais ne doit pas aussi être regardé comme une chimère à n'oser proposer. Après tout cela, ne seroit-ce point outrecuidance de vous remémorer Chaulnes en nouvelle érection, par amitié vôtre, non par votre propre persuasion? Pardonnez-moi, monsieur, toutes ces redites , vous qui savez et possédez trop mieux tous les points que je range ici , selon mon désir , les uns de préférence aux autres , suivant que je les ai mis. L'assignation à demain (du travail décisif avec le roi) me donne le frisson et la sueur. J'en dis pour mon âme, avec toute If. résignation que je puis , mon In manus à Dieu , et je vous le dis à vous , monsieur , pour cette dignité , squelette le plus chéri et le plus précieux de tous biens que je tienne des libéralités royales. Après tout, il n'y a qu'à s'abandonner à la volonté de Dieu , à vos nerveux et vifs raisonnements, aux effets de la grâce ou de la nature, et, quoi qu'il en arrive , à une reconnoissance et un dévouement pour vous , monsieur , que ces occasions uniques me font sentir qui peuvent s'enfoncer, s'il se pouvoit, plus avant que le cœur. Pour le secret, il est, monsieur, et sera entier. 35
Au sortir d'avec le roi, le lendemain 12, le chancelier m'écrivit ce billet :
a Je ne puis encore vous tirer des limbes aujourd'hui , monsieur. Supportez vos ténèbres encore quelques jours; mais supportez-les avec espérance d'en sortir bientôt avec avantage ; et , si le soleil ne vous paroît pas aussi favorable que vous le voudriez , vous aurez tort , si je ne me trompe, et très-grand tort. Je suis à vous, monsieur, mais à condition que vous n'aurez aucun tort. »
Deux jours après , je retournai à Marly par Versailles , c'est-à-dire le samedi, où je vis le chancelier à mon aise. Là j'appris que mon mémoire sur l'autorité du roi l'avoit ramené à mon point , et que la fixation du rang seroit réglée à la réception de l'impétrant et non plus à l'enregistrement des lettres: ainsi, après avoir perdu ma cause sur des raisons invincibles pour moi, qui ne purent ni faire d'impression ni trouver de réponse, je la gagnai sur d'autres tout à fait ineptes à ce dont il s'agissoit, mais qui remuèrent le premier mobile du juge, et voilà que sert d'être bien averti et servi. Je rendis mille grâces au chancelier , qui ouvrit la conversation par là , apparemment pour me calmer sur le reste , et ce ne fut pas sans réflexions sur les motifs des jugements. Il me dit ensuite que la double séance du père et du fils, même ensemble , avoit enfin passé après de grands débats , en considération de la nouvelle faveur à la postérité légitimée. Ce point me fit encore plaisir. Le venin fut à la queue , je veux dire le point du sacre , sur lequel le chancelier m'assura avoir insisté de toutes ses forces , mais vainement; la considération des bâtards seule ayant fait tenir ferme au roi. Alors je sentis bien que c'étoit une affaire conclue et sans nulle espérance de retour, et, après les premiers élans que je ne pus arrêter, je
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contraignis le reste pour éviter des remontrances là-dessus insupportables. Les articles des femelles, des ayants cause , etc. , ceux de la substitution et du rachat par les mâles tels que nous les avions projetés, et Cbaulnes favorablement résolus , je m'informai après des raisons pour lesquelles le règlement demeuroit encore secret. Le chancelier m'avoua qu'il n'en devinoit aucune, ayant vu la chose dix fois prête à éclore, sinon que le roi avoit peut-être dessein de faire voir ce projet au duc du Maine , avant qu'il fût déclaré , pour être en état d'y changer , si ce cher fils y trouvoit quelque chose encore à désirer. Cela même me fit grand'peine pour ce peu qui s'y trouvoit de bon. Je pressai le chancelier de finir cette affaire dès qu'il y verroit le moindre jour; et je regagnai Marly , pénétré du sacre et en grand soupçon de la double séance , et en repos sur mon affaire particulière par la raison qui me la faisoit gagner après l'avoir perdue.
Arrivé à Marly, je ne pus me contenir de confier au duc de Beauvilliers, dont je connoissois le profond secret, celui qui lui causeroit tant de joie. 11 étoit déjà couché. J'ouvris son rideau , et lui dis, sous le secret dont j'étois si sûr avec lui, que son neveu alloit être fait duc et pair. Il en tressaillit de joie. Il me parut comblé de la mienne et de la part que j'avois eue en une affaire qu'il désiroit si fort, mais dont aussi il ne connoissoit pas moins que moi le peu de fondement , comme il me l'a souvent avoué devant et après. Je ne voulus lui rien confier du reste qui ne le touchoit pas si précisément, et j'allai écrire à Mme de Saint- Simon, qui étoit encore à Paris. Dès le lendemain matin, elle envoya prier la duchesse de Ghevreuse , notre très-proche voisine , de venir chez elle. Elle la transporta de la plus sensible joie et de la plus vive reconnoissance pour moi , en lui apprenant le comble de ses désirs , sous un secret entier, excepté pour le duc de Ghevreuse , qui ne tarda pas à venir lui en témoigner autant.
Cependant la mine commença à s'éventer sur le règlement. J'en fus en peine pour la chose en elle-même , et plus encore sur mon compte particulier avec le chancelier; mais le roi avoit parlé à d'Antin, et celui-ci à d'autres, comme nous le vérifiâmes presque aussitôt. Làdessus grands mouvements de Matignon et de toute sa séquelle. Le mariage de son fils unique , infiniment riche , étoit arrêté avec une fille du prince de Rohan , moyennant qu'il fût duc d'Estouteville, et les Rohan ne s'y épargnèrent pas. Je craignis d'autant plus ce contre-temps que, le 17 mai, rien ne se déclara, quoique le chancelier eût encore travaillé avec le roi . et , à ce qu'il m'avoit dit . pour la dernière fois. L'inquiétude me fit lui écrire ce mot de Marly à Versailles :
a Vous êtes demeuré seul, monsieur, un quart d'heure avec le roi après le conseil, et vous n'êtes pas demeuré pour un autre, cette aprèsdînée , qui a duré une heure et demie , et qui a rompu chasse , chiens et vêpres. Les aff"aires d'État, je les respecte et m'en distrais; les autres qui se dévoient déclarer aujourd'hui me peignent par leur silence. Mme de Ventadour auroit-elle tout troublé hier avec son inepte Estouteville, ou le roi veut-il que l'enregistrement soit fait pour le général avant de rien déclarer? Enfin, monsieur, a-t-on changé en tout ou en