‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 55 sur 345 · DOULEUR DE MATIGNON · texte numérisé non relu

DOULEUR DE MATIGNON

une fille du prince de Rohan, il n'y en avoit point de si folle, je me contente de ce mot parce qu'il n'en fut question que dans leur projet. Cela seul lui avoit fait entreprendre un grand procès contre la duchesse de Luynes. Il le perdit sans perdre son dessein de vue; et il étoit entré en accommodement pour faire en sorte que la terre d'Estcuteville lui demeurât, en payant cher la connivence. C'étoit cette affaire prête à conclure qui avoit empêché M. de Chevreuse d'aller à Marly. Il nous donnoit un procès par cet accommodement auquel l'édit coupa pied , mais il étoit ami des chimères de cette sorte , et il trouvoit un grand profit dans cet accommodement. Sa lenteur ordinaire, et ses demandes énormes au gré de Matignon , avoient traîné l'affaire qu'aucun des deux ne vouloit rompre ; l'un par intérêt pécuniaire , l'autre par intérêt d'ambition; tous deux espéroient de se faire venir l'un l'autre à son point. Avec ces pourparlers l'affaire languit jusqu'au temps de l'édit, et ne fat conclue et signée que la surveille de sa déclaration. M. de Chevreuse , instruit par d'Antin , vit bien alors qu'il n'y avoit plus de temps à perdre ; et Matignon , ravi d'aise d'avoir enfin Estouteville , et à meilleur marché qu'il n'avoit espéré, se hâta de finir. Trois jours après la signature , il apprit l'édit et son contenu , qui lui ôtoit toute espérance du seul usage d'Estouteville , pour lequel il s'en étoit si chèrement accommodé. Le voilà donc aux hauts cris. Il prétendit que le duc de Chevreuse ne s'étoit pressé tout à coup de conclure que de peur de n'y être plus à temps après l'édit; et qu'il étoit cruellement lésé dans une affaire qu'il n'avoit terminée que pour un objet connu à M. de Chevreuse, et connu lors de la conclusion pour ne pouvoir plus être rempli. M. de Chevreuse, à son ordinaire tranquille, sage et froid, laissa crier et prétendit de son côté que Matignon y gagnoit encore pécuniairement ce qu'il avoit bien voulu donner à la paix et à son repos. Les Rohan , déçus de leurs espérances , retirèrent leur parole , qui n'étoit donnée qu'au cas de succès de la chimère; et, honteux d'avoir porté si publiquement l'intérêt de Matignon contre M. de Chevreuse , dont ils étoient si proches, dans le procès que Matignon avoit perdu , ne se voulurent pas mêler de ses plaintes. La réputation si bien établie de M. de Chevreuse énerva tout ce que Matignon voulut dire, et les immenses richesses que ce dernier avoit tirées de l'abandon d'amitié de Chamillart pour lui rendirent le monde fort dur sur sa mésaventure.

Un mois après l'enregistrement de l'édit , le chancelier me manda qu'il seroit bien aise de m'entretenir sur une visite qu'il avoit reçue du duc de La Rocheguyon. Il s'étoit plaint à lui amèrement, au nom de. M. de La Rochefoucauld et au sien, de la décision que l'édit faisoit en ma faveur sur notre question de préséance , et lui dit leur dessein d'en parler au roi. Le chancelier lui objecta les arrêts de Bouillon et de La Meilleraye en lit de justice, un édit récent, et le dessein du roi d'y décider ce procès avec tous les autres. La Rocheguyon insista. Le chancelier se tint couvert , mais sans lui dissimuler qu'il savoit l'état de la question. L'autre, dans le dessein d'en tirer au moins quelque parti, glissa quelque chose tendant au même règlement qui subsiste entre les ducs d'Uzès et de La Trémoille , chose inepte parce que nos pères n'ont

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pas été séparément faits ducs et après pairs, comme ceux de MM. d'Uzès et de La Trémoille. Il finit en soutenant sa pointe , et proposant des écrits qu'il alloit faire préparer. Le chancelier lui dit qu'il étoit le maître, et réconduisit honnêtement. La chose en demeura là pour lors. On en verra les suites en leur temps , qui ne réussirent pas à M. de La Rocheguyon. Mais cette affaire , venue à la suite de la mort de la duchesse de Villeroy , refroidit tout à fait l'amitié et le commerce étroit qui avoit été jusqu'alors entre les ducs de Villeroy, de La Rocheguyon et moi. Il se réduisit peu à peu aux bienséances communes , et en est toujours demeuré là depuis, jusqu'à leur mort longues années après.

M. de Luxembourg fit , à l'occasion de l'édit , un personnage dont un peu d'esprit ou de mémoire lui auroit épargné la façon. On a vu que le projet qui servit de base à l'édit avoit été fait par le premier président d'Harlay , de concert avec d'Aguesseau , depuis chancelier , et avec le chancelier lors secrétaire d'État et contrôleur général ; que Harlay étoit le conseil, l'ami, pour ne pas dire l'âme damnée du maréchal de Luxembourg, jusqu'à s'être déshonoré par la partialité criante et publique dont les injustices les plus inconsidérées nous forcèrent à sa récusation ; enfin . que ce projet communiqué , par la permission du roi , au maréchal de Luxembourg pour ce qui le regardoit, et à M. de Chevreuse. il y avoit pleinement consenti , et ne l'avoit pas fait sans avoir bien sondé sa cause , et sans le conseil du premier président d'Harlay. Le maréchal de Luxembourg vivoit avec son fils dans une union et une confiance peu commune , à laquelle ce fils répondoit pleinement , et cette intimité n'étoit ignorée de personne. Il avoit donc eu connoissance du projet en même temps que son père et que le duc de Chevreuse son beau-père, dont la liaison avec eux étoit au plus intime , et qui étoit leur conseil. Le fils avoit le même intérêt que le père en ce qui les re;:ardoit dans le projet , et son consentement avoit été donné avec le sien. Il étoit à Rouen lorsque l'édit fut résolu. 11 y avoit eu du désordre pour les blés. Courson , intendant de Rouen , fils de Bâville , en avoit toute la hauteur et toute la dureté, mais il n'en avoit pas pris davantage. C'étoit un butor, brutal , ignorant , paresseux , glorieux , insolent du crédit et de l'appui de son père, et surtout étrangement intéressé. Ces qualités, dont il n'avoitpas le sens de voiler aucune, lui avoient révolté la province. La disette de blé , qui se trouva factice et qui fut découverte , révolta la ville . qui se persuada que Courson faisoit l'extrême cherté pour en profiter, et qui, poussée à bout par ses manières autant que par ses faits, et ayant manqué tout à fait de pain plus d'une fois , s'en prit enfin à lui , et l'eût accablé à coups de pierres s'il ne se fût sauvé de chez lui , et, toujours poursuivi dans les rues , se sauva enfin chez le premier président. Voysin et sa femnïe , amis de M. de Luxembourg dès la Flandre , saisirent cette occasion de lui procurer l'agrément, devenu si rare à un gouverneur de province, d'y aller faire sa charge. Voysin , dans la première fleur de sa place et de sa faveur, l'obtint aisément. M. de Luxembourg apparemment s'y trouva bien , ou voulut accoutumer le roi à le voir en Normandie sans nécessité ; il y demeura donc après que tout fut apaisé , ce qui ne se put qu'en pourvoyant effectivement aux blés, et en

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