DUCS DE CHEVREUSE ET DE BEAUVILLIERS
autour d'eux , et chacun avoit été de leurs amis dans tous les temps. Mais en eux , les courtisans n'eurent pas affaire à ces champignons de nouveaux ministres tirés en un moment de la poussière , et placés au timon de l'État, ignorants également d'affaires et de cour, également enorgueillis et enivrés, incapables de résister, rarement même de se défier de ces sortes de souplesses, et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est prostitué qu'à la faveur. Ceux-ci, sans rien changer à la modestie de leur extérieur, ni à l'arrangement de leur vie, ne pensèrent qu'à se dérober le plus qu'il leur fut possible aux bassesses entassées à leurs pieds , à faire usage de leurs amis d'épreuve , à se fortifier près du roi par une assiduité redoublée , à s'ancrer de plus en plus près de leur Dauphin, à le conduire à paroître ce qu'il étoit, sans avoir surtout l'air de le conduire , et pour faire que , tant du côté de l'estime et des coeurs que de celui de l'autorité, il difî'érât entièrement de son père.
Ils n'oublièrent pas de tâchera s'approcher de la Dauphine, du moins à ne la pas écarter d'eux. Elle l'étoit par une grande opposition d'inclinations et de conduite-, elle l'étoit encore par Mme de Maintenon. Leur vertu , austère à son gré parce qu'elle n'en connoissoit que l'écorce , lui faisoit peur par leur influence sur le Dauphin ; elle les craignoit encore plus directement par un endroit plus délicat , qui étoit celui-là même qui la devoit véritablement attacher à eux , si , avec tout son esprit , elle eût su discerner les effets de la vraie piété , de la vraie vertu, de la vraie sagesse, qui [sont] d'étouffer et de cacher, avec le plus grand soin et les plus extrêmes précautions , dont j'ai vu souvent ces deux ducs trèsoccupés, ce qui peut altérer la paix et la tranquillité du mariage. Ainsi, elle trembloit des avis fâcheux , du lieu même de sa plus entière sûreté. Toutes ces raisons avoient mis un froid et un malaise , que tout l'esprit et la faveur de Mme de Lévi n'avoit pu vaincre , et dont ces deux seigneurs et leurs épouses s'étoient aperçus de bonne heure, à travers les ménagements et la considération que la princesse ne pouvoit leur refuser, mais dont les sentiments étoient soigneusement entretenus par les Noailles et par la comtesse de Roucy , autant que celle-ci le pouvoit , qui , en communiant tous les huit jours , ne pardonna jamais au duc de Beauvilliers ni aux siens d'avoir opiné contre elle dans ce grand procès qu'elle gagna devant le roi contre M. d'Ambres , dont j'ai parlé ailleurs, et dans lequel Mme de Maintenon , contre sa coutume , se déclara si puissamment pour elle et pour la duchesse d'Arpajon , sa mère.
Le printemps, qui est la saison de l'assemblée des armées, fit apercevoir bien distinctement à Cambrai le changement qui étoit arrivé à la cour. Cambrai devint la seule route de toutes les différentes parties de la Flandre. Tout ce qui y servoit de gens de la cour, d'officiers généraux et même d'officiers moins connus , y passèrent tous et s'y arrêtèrent le plus qu'il leur fut possible. L'archevêque y eut une telle cour, et si empressée, qu'à travers sa joie, il en fut peiné, dans la crainte du retentissement et du mauvais effet qu'il en craignoit du côté du roi. On peut juger avec quelle affabilité, quelle modestie, quel discernement il reçut tant d'hommages , et le bon gré que se surent les raffinés qui de longue main l'avoient vu et ménagé dans leurs voyages en Flandre.