‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 75 sur 345 · PERMANGLE BRÛLE UN GRAND CONVOI · texte numérisé non relu

PERMANGLE BRÛLE UN GRAND CONVOI

qu'un convoi de vivres des ennemis étoit sur l'Escaut , prêt à entrçr dans la Scarpe, escorté de deux bataillons avec un officier général. Permangle y marcha avec huit cents hommes, défit les deux bataillons, en prit le commandement , et de trente-six béiandres ' , portant cent milliers chacune , en brûla vingt-cinq.

M. d'Harcourt partit les premiers jours de mai pour les eaux de Bourbonne. Le maréchal de Besons étoit déjà à Strasbourg; il commanda l'armée du Rhin en l'attendant, et le duc de Berwick partit bientôt après pour le Dauphiné.

On ne laissa que quelques régiments d'infanterie sur le Ter. Le duc de Noailles étoit demeuré auprès du roi d'Espagne depuis qu'il y étoit passé après la prise de Girone ; et l'armée qui lui étoit destinée passa en Aragon , où il eut ordre de la commander à part , ou jointe à celle de M. de Vendôme mais à ses ordres , de l'une ou de l'autre manière , suivant ce que Vendôme jugeroit à propos pour le service du roi d'Espagne.

Il y avoit déjà quelques mois que la santé de la reine d'Espagne étoit altérée : il lui étoit venu des glandes au cou qui, peu à peu, dégénérèrent en écrouelles ; elle eut des rechutes de fièvre fréquentes , mais elle ne s'appliqua pas moins au rétablissement des affaires.

Bonac , neveu de Bonrepos , alla relever en Espagne Blécourt dont on a souvent parlé.

Le 8 mai , le lansquenet et les autres jeux recommencèrent dans le salon de Marly , qui , faute de ces amusements , avoit été fort désert depuis la mort de Monseigneur. Mme la Dauphiné s'étoit mise à jouer à Voie ne pouvant mieux, mais en particulier chez elle. Elle fut encore huit ou dix jours sans jouer dans le salon. A la fin tout prit à Marly la forme ordinaire. Les petites véroles, qui accabloient Versailles, retinrent le roi à Marly pendant les fêtes de la Pentecôte , pour la première fois. Il n'y eut point de cérémonie de l'ordre; et la même raison l'y retint aussi à la Fête-Dieu.

Belle-Ile , qui à travers tant de diverses fortunes en a l'ait une si prodigieuse pour le petit-fils du surintendant Fouquet , épousa , avant de partir pour l'armée, Mlle de Sivrac, de la maison de Durfort. Elle étoit riche , extrêmement laide , encore plus folle. Elle s'en entêta et ne le rendit pas heureux , ni père. Son bonheur l'en délivra quelques années après , et le malheur de la France le remaria longtemps après. Montboissier épousa en même temps Mlle de Maillé , belle , riche et de beaucoup d'esprit. Il a succédé longtemps depuis à Canillac, son cousin, chevalier de l'ordre en 1728, capitaine de la deuxième compagnie des mousquetaires.

Parabère épousa aussi la fille de Mme de La Vieuville , dame d'atours de Mme la duchesse de Berry. qui peu après son mariage fit parler d'elle , et qui enfin a si publiquement vécu avec M. le duc d'Orléans , et après lui avec tant d'autres.

L'électeur de Bavière , à qui Torcy avoit été par ordre du roi porter ,

i. Bateaux plats.

[1711] l'Électeur de bavière A marly. 99

à Compiègne , la nouvelle de la mort de l'empereur aussitôt qu'il l'eut reçue, et conférer avec lui, vint quelque temps après passer quelques jours en une maison de campagne, qu'il emprunta, auprès de Paris. Deux jours après, il vint à Marly, sur les deux heures et demie (c'étoit le 26 mai) ; il fut descendre dans l'appartement que feu Monseigneur occupoit. Au bout d'un quart d'heure il passa dans le cabinet du roi , où il le trouva avec les deux fils de France , Mme la Dauphine et toutes les dames de cette princesse. La conversation s'y passa debout , à portes ouvertes, pendant un quart d'heure, après quoi tout sortit, et le roi demeura seul assez longtemps avec l'électeur , les portes fermées. Il vint ensuite dans le salon, où M. et Mme la Dauphine l'attendoient. La conversation dura debout quelque temps , et il s'en retourna à sa petite maison. Le roi lui avoit proposé de revenir le surlendemain à la chasse ; il y vint , se déshabilla après dans ce même appartement de descente , et suivit après le roi dans les jardins , qui le fit monter seul avec lui dans son chariot; ils se promenèrent fort dans les hauts de Marly. Au retour , il fut assez longtemps seul avec le roi dans son cabinet. Il vint après dans le salon; Mme la Dauphine yjouoit au lansquenet, qui le fit asseoir auprès d'elle. Sur les huit heures , il alla souper chez d'Antin avec compagnie d'élite ; le repas fut gai et dura trois heures. Il parut partir fort content pour sa petite maison , d'où il regagna Compiègne par Liancourt.

Ce même jour Langeron, lieutenant général des armées navales et fort bon marin, mourut, à Sceaux, d'apoplexie sans être gros ni vieux. Il étoit fort attaché à M. et à Mme du Maine , et sa famille à la maison de Condé , sa sœur en particulier à Mme la Princesse, Il étoit frère de l'abbé de Langeron, mort à Cambrai depuis peu.

Le duc d'Albe , ambassadeur d'Espagne , étoit mort la veille après une assez longue maladie. Il l'étoit depuis plusieurs années, et y avoit acquis une grande réputation de sagesse , d'esprit , de prudence et de capacité; il avoit aussi beaucoup de probité et de piété. Il s'étoit acquis l'estime et la confiance du roi et des ministres , et une considération générale. Il vivoit avec la meilleure compagnie et avec magnificence , et beaucoup de politesse et de dignité. Le roi d'Espagne fit payer toutes ses dettes , et continua quatre mois durant les appointements de l'ambassade à la duchesse d'Albe , qui ne partit point que tout ne fût payé. Le corps fut envoyé en Espagne.

Son nom est Tolède , tiré de la ville de Tolède , mais avec celui d'Alvarez pour distinguer cette maison, l'une des premières d'Espagne, de quelques autres différentes qui le portent aussi avec d'autres noms. Jean II, roi de Castille, mit dans cette maison la ville d'Alva par don, que nous appelons Âlhe et qui est auprès de Salamanque , avec d'autres adjonctions en titre de comté, en 1430. Le troisième comte d'Albe fut fait duc d'Albe par Henri IV , en 1469 ; et c'est le bisaïeul de mâle en mâle du fameux duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas sous Philippe II, qui mourut en 1582, et laissa deux fils. L'aîné, qui avoit été fait duc d'Huesca, mourut sans enfants après son cadet, dont le fils lui succéda. Il épousa Antoinette Enriquez de Ribera , dont le frère étoit mort sans

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