TÊTE-A-TÊTE DU DAUPHIN AVEC MOI
lions dont la négligence ternit toutes choses ! » Il reprit avec feu , et l'en saisis le moment le plus actif pour lui dire que si , lui qui étoit si grand, et dont le rang étoit si décidé avoit raison d'y être attentif, combien plus nous autres , à qui on disputoit et souvent on ôtoit tout sans qu'à peine nous osassions nous en plaindre , avions-nous raison de nous affliger de nos pertes, et de tâcher à nous soutenir. Il entra làdessus avec moi jusqu'à devenir l'avocat de notre cause, et finit par me dire qu'il regardoit notre restauration comme une justice importante à l'État ; qu'il savoit que j'étois bien instruit de ces sortes de choses ; et que je lui ferois plaisir de l'en entretenir un jour. Il rejoignit dans ce moment la Dauphine , et s'en allèrent à Saint-Germain.
Le fait qui avoit donné lieu à cette courte mais importante ouverture étoit que , du vivant de Monseigneur , Mme la duchesse de Bourgogne cédoit partout en lieu tiers à la princesse d'Angleterre ; mais que , devenue l'épouse de l'héritier présomptif par la mort de Monseigneur , elle devoit désormais précéder partout en lieu tiers cette même princesse d'Angleterre , qui n'étoit pas héritière présomptive d'un frère qui auroit des enfants , et qui n'étoit pas même encore marié. A peu de jours de là, le Dauphin m'envoya chercher. J'entrai par la garde-robe, où du Chesne , son premier valet de chambre , très-homme de bien , sûr et qui avoit sa confiance, m'attendoit pour m'introduire dans son cabinet, où il étoit seul. Mon remercîment ne fut pas sans mélange de ma conduite passée et présente , et de ma joie du changement de son état. Il entra en matière, en homme qui craint moins de s'ouvrir que de se laisser aller à la vanité de son nouvel éclat. Il me dit que jusqu'alors il n'avoit cherché qu'à s'occuper et à s'instruire , sans s'ingérer à rien , qu'il n'avoit pas cru devoir s'offrir ni se présenter de lui-même ; mais que , depuis que le roi lui avoit ordonné de prendre connoissance de tout, de travailler chez lui avec les ministres , et de le soulager , il regardoit tout son temps comme étant dû à l'État et au public , et comme un larcin tout ce qu'il en déroberoit aux affaires , ou à ce qui le pourroit conduire à s'en rendre capable; qu'aussi ne prenoit d'amusement que par délassement, et pour se rendre l'esprit plus propre à recommencer utilement après un relâchement nécessaire à la nature. De là il s'étendit sur le roi , m'en parla avec une extrême tendresse et une grande reconnoissance, et me dit qu'il se croyoit obligé d'une manière très-étroite à contribuer à son soulagement, puisqu'il avoit la confiance en lui de le désirer. J'entrai fort dans des sentiments si dignes , mais en peine si la tendresse , la reconnoissance et le respect ne dégénéroient point en une admiration dangereuse. Je glissai quelques mots sur ce que le roi ignoroit bien des choses qu'il s'étoit mis en état de ne pouvoir apprendre, et auxquelles sûrement sa bonté ne demeureroit pas insensible si elles pouvoient arriver jusqu'à lui.
Cette corde , touchée ainsi légèrement , rendit aussitôt un grand son. Le prince , après quelques mots de préface sur ce qu'il savoit par M. de Beauvilliers quon pouvoit sûrement me parler de tout , avoua la vérité de ce que je disois , et tomba incontinent sur les ministres. Il s'étendit sur l'autorité sans bornes qu'ils avoient usurpée , sur celle qu'ils s'étoient