LE PAGE ET LE CZAR
Craignant aussi que le peu de temps qu'il restoit au C2ar à demeurer H Paris fût trop court pour la consommer , il voulut que Bentivoglio lui fit agréer qu'il envoyât un ministre auprès de lui , avec ou sans caractère. Mais il ne crut pas devoir traiter avec ce prince dans Paris, sous les yeux du régent, sans l'informer de ce dont il s'agissoit. Il ordonna ilonc à son nonce de lui en rendre compte; mais de ne Ini point parler (les ordres secrets qu'il lui avoit envoyés de tâcher de lier le czar avec l'empereur , pour faire la guerre aux Turcs. Le nonce s'adressa donc au prince Kurakin, qui lui donna de bonnes paroles, et à qui il dit qu'il avoit un bref pour le czar, où toutes ses qualités étoient énoncées. Il eut une audience de ce prince, mais sans parler d'affaires.
Kurakin lui avoit dit que celle-là devoit passer par Schaffirof , comme vice-chancelier, parce qu'il s'agissoit d'une expédition de chancellerie. Kurakin lui dit aussi que les catholiques jouissoient actuellement de cette liberté en Moscovie , où il y avoit même déjà des maisons de jésuites et de capucins établies à Moscou. Le nonce revit Kurakin et Schaffirof-, celui-ci lui dit les mêmes choses, et ajouta que le czar vouloit établir un couvent de capucins à Pétersbourg. qu'il n'y seroit de retour de plus de trois mois, qu'alors l'affaire se pourroit finir à la satisfaction du pape, et que le ministre que le pape enverroit prendroit alors caractère, pourvu que ce fût un homme de distinction.
Sur la ligue , Bentivoglio avoit cru toucher les Russes par la facilité de reprendre Azoff pendant la guerre de Hongrie , mais Karakin lui fit voir par de bonnes raisons combien cette place leur étoit indifférente. Il dit pourtant au nonce dans une autre conversation que, dès que le czar seroit délivré de la guerre de Suède, il se lieroit non-seulement avec l'empereur, mais avec les Vénitiens, enfin avec le pape, parce qu'il vouloit être bien avec lui.
Kn effet , le czar avoit dit au maréchal de Tessé qu'il ne s'éloigneroit pas de reconnoître le pape pour premier patriarche orthodoxe, mais .iussi qu'il ne s'accommoderoit pas de certains assujettissements que la cour de Rome prétendoit imposer aux princes, au préjudice de leur souveraineté ; qu'il vouloit bien croire le pape infaillible , mais à la tète du concile général. C'est que la vérité et la raison sont de tous pays , et ce monarque , presque encore barbare , nous faisoit une excellente leçon.
La guerre subsistoit toujours entre l'empereur et le roi d'Espagne ; mais l'éloignement des États suspendoit naturellement les actes d'hostilité. Ils étoient de plus interdits en Italie par le traité de neutralité d'Utrecht. Molinez, grand inquisiteur d'Espagne, voulant s'y rendre de Rome, prit néanmoins des passe-ports du pape pour plus de sûreté, et Paulucci prit encore assurance de Schrottembach, cardinal, chargé des affaires de l'empereur, en absence d'ambassadeur. Avec ces précautions. Molinez partit de Rome à la fin de mai . et ne laissa pas d'être arrêté ù Milan par ordre du prince de Lœwenstein, gouverneur général du Milanois, qui étoit frère de Mme de Dangeau. Sur cette nouvelle, le cardinal Acquaviva alla trouver le cardinal Albane, qui. en l'absence dîi cardinal Paulucci. faisait la charge de secrétaire d'État que son ojicle
258 MOLINEZ ARRÊTÉ À MILAN. [1717]
lui destinoit, à qui il fit ses plaintes, insistant sur le mépris des passeports du pape. Albane répondit que Schrottembach improuvoit cette violence, et que le pape feroit ce qu'il voudroit. Sur cette assurance, Acquaviva alla au pape , à qui il proposa d'en faire son affaire particulière, et d'en obtenir réparation , ou de la laisser démêler au roi d'Espagne. Si le pape s'en chargeoit, il falloit réclamer Molinez comme ecclésiastique et comme officier intime , principal et immédiat du saintsiége; ne s'amuser point à dépêcher inutilement des courriers à Vienne, mais parler haut, et marquer dans Rome combien il était blessé de la mauvaise foi des Allemands; le déclarer lui-même aux ministres de l'empereur, ou leur refuser toute audience, jusqu'à ce qu'il eût reçu 'toute satisfaction , et que Molinez fût en liberté. Si , au contraire , Sa Sainteté vouloit laisser au roi d'Espagne le soin de se venger de la mauvaise foi des Allemands , Acquaviva protestoit que ce monarque , regardant cet incident comme une infraction manifeste à la neutralité d'Italie, emploieroit les vaisseaux qu'il avoit actuellement en mer à tirer raison de la violation des traités.
Il sembloit que le pontificat de Clément XI fût destiné aux événements capables de l'embarrasser. Ils s'accumuloient ; chaque jour en produisit un nouveau dont il ne pouvoit se démêler. Il étoit plus susceptible qu'aucun de ses prédécesseurs , de frayeur , d'agitation et de trouble , et plus incapable que personne du monde de se décider et de sortir d'embarras. Il mécontentoit ordinairement tous ceux dont il n'avoit point aflaire; il traitoit avec hauteur ceux dont il croyoit n'avoir rien à craindre; il se comportoit avec tant de bassesse et de timidité à l'égard de ceux dont il appréhendoit la puissance, qu'ils ne lui savoient aucun gré de ce qu'ils en arrachoient par force et par terreur. Il croyoit exceller à écrire en latin et à composer des homélies et des brefs. Il y perdoit beaucoup de temps. Il étoit sans cesse tiraillé dans son intérieur domestique. Son incertitude, ses variations, sa foiblesse avoit ôté toute confiance en ses paroles. Des cardinaux hardis , comme Fabroni et d'autres , hasardoient sous son nom quelquefois ce qu'il leur plaisoit , et ne le lui disoient que quand les choses étoient faites. Il étoit désolé, mais il n'osoit les défaire. Les larmes, dont il avoit une source et une facilité abondante , étoient sa ressource dans tous ses embarras ; mais elles ne l'en tiroient pas. Au fond, un très-bon homme et honnête homme, doux, droit et pieux, s'il fût resté particulier sans affaires.
Effrayé au dernier point de la dernière partie du discours d'Acquaviva , il s'écria qu'il falloit bien se garder de prendre une voie si dangereuse ; qu'il alloit dépêcher de vives plaintes à Vienne ; qu'il ne perdroit point de vue cette affaire , qu'il avoit si bien regardée comme la sienne, avant qu' Acquaviva lui en eût parlé, qu'il lui montrât la réponse qu'il faisoit à l'archevêque de Milan qui lui avoit écrit qu'il avoit inutilement demandé au gouverneur général du Milanois de remettre Molinez à sa garde (car il faut remarquer que l'immunité ecclésiastique se mêle de tout et entre dans tout). Mais au fond, la détention de Molinez occupoit peu ceux qui dévoient y être les plus sensibles. La promotion d'Albéroni étoit l'aflaire unique que le pape vouloit éluder, malgré tant
1717] VANTERIES d'aLBÉRONI. 259
^ paroles positives , et malgré le départ tant désiré de l'escadre espa- ;ûle. Il craignoit de déplaire à l'empereur, de révolter Rome et le ré collège; il cherchoit des délais, malgré la dernière lettre du roi i^spagne et la garantie du duc de Parme. Il vouloit que les différends >jc l'Espagne fussent accommodés à son gré auparavant. Albéroni ne se découragea point , et comme le pape se défendoit sur [uivalent du chapeau d'Albéroni, que les couronnes pourroient lui iiiander, si un motif public comme l'accommodement à son gré n'en lit une raison à leur fermer la bouche. Albéroni commença par obte- [• une lettre du régent au cardinal de La Trémoille , par laquelle il lui mdoit de suspendre toute demande capable de traverser sa promotion, il se proposa de terminer au gré du pape les différends entre les deux jrs, dès qu'Aldovrandi seroit arrivé, qu'il attendoit avec impatience. Kans cette situation personnelle , il n'avoit garde de déranger le bon tt de son affaire, en laissant donner par le roi d'Espagne des marques ressentiment de l'arrêt de la personne de Molinez; il n'avoit nulle -ime pour lui, et l'appeloit ordinairement solemnissima testia. Il «lisoit qu'il méritoit bien cette aventure, qu'il demeureroit longtemps au château de Milan s'il en étoit cru , et qu'il ne valoit pas la peine de déranger les projets de l'escadre pour la délivrance de cet oracle des Ispagnols. En même temps il se vantoit de ce qu'il avoit fait et préteridoit faire pour le service du roi d'Espagne. Il disoit qu'il avoit armé trente vaisseaux en moins de huit mois, envoyé six cent mille écus à la Havane, pour employer en tabac qui seroit vendu en Europe au profit (lu roi; employé cent cinquante mille écus en achats de provisions pour la marine, cent quatre-vingt mille écus en bronze pour l'artillerie, dont les places étoient dépourvues, et cent-vingt mille pistoles pour la citadelle de Barcelone. Enfin, ajoutoit-il, l'Espagne n'en avoit pas tant fait en trois siècles , et ne l'eût pu faire encore s'il eût laissé répandre et distribuer l'argent comme par le passé. A l'avenir il vouloit établir une marine, régler les finances de manière que les troupes lussent bien payées, [et] un fonds sûr pour le payement des maisons royales, en sorte que les rois ne vivroient plus dans la misère de leurs prédécesseurs. Il vouloit encore des troupes étrangères , et persistoit à demander au roi d'Angleterre la permission de lever dans ses États des Anglois ou des Irlandois. L'Angleterre, de son côté, et la Hollande aussi, le pressoient d'un règlement sur le commerce de Cadix. Patine étoit chargé d'assembler là-dessus chez lui les marchands de toutes les nations, et son occupation de l'escadre servoit d'excuses aux délais.
Le roi d'Espagne eut des évanouissements qui firent craindre pour les suites. On en accusa l'air de Ségovie où il étoit depuis quelque temps. Il voulut aller à l'Escurial. On n'a point su pourquoi la reine s'y opposa fortement: mais le roi lui parla avec tant de hauteur, qu'étourdie d'un langage si inusité pour elle, elle n'osa hasarder une résistance, pour conserver son pouvoir despotique dans les choses importantes. Ainsi on fut à l'Escurial.
Aldovrandi, y arriva le 10 juin, et y fit la jalousie des ministres étrangers par les distinctions qu'il y reçut, et qui montrèrent qu'Ai-
260 LA COUR D'eSPAGNE À L'eSCURIAL. [1717]
Léroiii ne connoissoit d'autre affaire que celle de sa promotion, et qu'il étoit inutile de lui parler d'aucune autre. Lui et Aubenton , en bons serviteurs du pape . se mirent à disposer avec le nonce les affaires à une heureuse fin. Ils lui conseillèrent d'attendre qu'elles fussent comme conclues avant de voir Leurs Majestés Catholiques, et il se conforma à leurs désirs. Il louoit sans cesse Albéroni sur l'escadre, et ce dernier se plaignoit du pape avec un modeste mépris. En même temps il rassura Cellamare sur la continuation de son amitié , quoi que pût dire et faire contre lui à Rome son oncle le cardinal delGiudicf^, qui alloit y arriver.
On laissoit dormir depuis quelque temps la négociation de la paix entre l'empereur et l'Espagne , lorsque Widword, envoyé d'Angleterre en Hollande, alla trouver Beretti, lui dire par ordre de Sunderland, nouveau secrétaire d'État, que le roi d'Angleterre avoit dépêché un courrier à l'empereur pour l'obliger enfin à déclarer s'il vouloit traiter la paix avec le roi d'Espagne; que ces instances se faisoient de concert avec la France ; que , lorsqu'il en seroit temps , les États généraux seroient invités de prendre part à la négociation comme médiateurs et comme arbitres. Beretti, qui n'avoit point d'ordre, et qui n'avoit pas d'opinion du succès de cette démarche, n'oublia rien pour donner de la crainte à cet envoyé, des négociations secrètes du roi de Sicile avec l'empereur, de la mauvaise foi des Autrichiens, de l'ambition et de la puissance de leur maître.
L'Angleterre, en effet, n'étoit guère en état de se mêler beaucoup du dehors par les embarras du dedans. Le prince de Galles cabaloit ouvertement contre le roi son père , et faisoit porter contre Cadogan des accusations au parlement. Tout y étoit en mouvement sur celles du comte d'Oxford, prêtes à être jugées. Les ennemis de la cour, qui faisoient le plus grand nombre, étoient affligés de son union avec le régent, qui obtint enfin du czar , si pressé d'ailleurs , la sortie des troupes du pays de Mecklembourg , et des assurances de témoignages d'amitié pour le roi d'Angleterre qui, non plus que ses ministres, n'y compta guère, mais qui le ménageoit pour tâcher d'eflacer les sujets qu'il lui avoit donnés de mécontentement et de plaintes.
Ils en étoient d'autant plus inquiets que le czar avoit été voir la reine douairière d'Angleterre , et avoit paru touché de son état et de celui du roi Jacques son fils. Les suites que cette compassion pouvoit avoir alarmèrent Stairs. 11 prit une audience du czar, à qui il dit merveilles de l'estime et des intentions du roi d'Angleterre à son égard. Il vit après Schaffirof avec les mêmes protestations, et lui parla des troupes du Mecklembourg. Schaffirof se contenta de lui répondre qu'il en rendroit compte au czar, sans lui montrer que la résolution de la sortie de ces troupes étoit prise et l'ordre envoyé. Il conseilla à son maître de se faire un mérite auprès du roi d'Angleterre d'une affaire faite. Le czar le crut, et Schaffirof écrivit en conséquence à Stairs. Schaffirof avertit aussi l'envoyé de Prusse de l'ordre envoyé à ces troupes. Ainsi ils eurent l'adresse de faire valoir au régent et au roi d'Angleterre l'exécution d'une résolution , que la crainte de se voir tomber une puissante armée sur les bras ne leur avoit plus permis de diflerer.
[1717] LE DANEMARK INQUIET SUR LE NORD. i261
En même temps le roi de Danemark s'inquiétoitde ce qu'on ne parloit i'Oint d'attaquer la Suède; il craignoit d'en être attaqué lui-même en Norwége. Il demandoit au czar une diversion qui l'en mît à l'abri. Le czar, peu content de ce prince, éluda ses demandes. Il répondit qu'il n'étoit pas en état de rien entreprendre contre la Suède sans le secours (!e vaisseaux que l'Angleterrre et le Danemark lui avoient promis; que d'ailleurs le roi d'Angleterre étoit seul, et sans lui assez puissant pour .Lcarantir les États du roi de Danemark d'une invasion des Suédois, et lui procurer une paix avantageuse. Les Danois, qui entendirent bien la signification de cette réponse , étoient, ainsi que les envoyés de Pologne, extrêmement inquiets de ce que le czar traitoit avec le régent. Ils se relayoient autour de ce monarque, et se communiquoient tout ce qu'ils pouvoient apprendre. Il partit enfin de Paris sans qu'ils fussent éclaircis de rien. Mais Schaffirof, qui y demeura quelques jours après lui, coniia sous le dernier secret à un des agents du roi de Pologne tout ce qui s'étoit passé dans la négociation avec la France , et que le traité auroit été conclu si l'envoyé de Prusse n'en eût pas arrêté la signature. Il ajouta que le principal but du czar, en prenant avec la France des engagements apparents, qui dans le fond ne l'obligeoient à rien, avoit été de brouiller la France avec la Suède ; qu'une convention vague d'assistance générale étoit si aisée à éluder qu'il étoit persuadé qu'elle ne pouvoit blesser l'empereur, qui en sentiroit aisément le peu de solidité; que sur ce fondement ils en presseroient la conclusion; et s'ouvrant tout à fait, il avoua qu'il la desiroit par l'espérance des présents aux ministres qui font la signature, et se plaignit amèrement du mauvais procédé de la cour de Berlin qui l'avoit retardée, et qu'il dit être connue de tout le monde pour être légère, et sans principes ni suite dans ses résolutions.
Schaffirof ne disoit pas tout. La Suède, bien moins que l'Angleterre, avoit été la pierre d'achoppement. La Suède étoit trop abattue pour faire ombrage à la Russie. D'ailleurs le czar, qui avoit beaucoup de grand, iravoit pu refuser son estime au roi de Suède. Content de l'avoir réduit dans l'état où il se trouvoit , il ne vouloit pas l'accabler , mais il cherchoit, au contraire, à s'en faire un ami. Il ne vouloit pas moins conserver ses conquêtes. Ce but s'accordoit parfaitement avec sa haine pour le roi d'Angleterre, et avec son mécontentement du Danemark. Il cherchoit donc les moyens de les obliger à restituer ce qu'ils avoient pris ou usurpé sur la Suède , à s'en faire un mérite auprès d'elle, en conservant ce qu'il lui avoit pris. Mais il trouva l'Angleterre si absolue dans le caliinet du régent, qu'il perdit bientôt toute espérance de faire restituer par aucun moyen Brème et Verden enlevés à la Suède en pleine paix par les Hanovriens , dans les temps les plus calamiteux de la Suède.
Le czar avoit un autre embarras avec l'empereur, qui l'obligeoit à le ménager. Le czarowitz, dont la tragique histoire est entre les mains de tout le monde, s'étoit sauvé de Russie pendant l'absence du czar, et s'étoit réfugié à Vienne. L'empereur l'avoit promptement fait passer à Naples, où il n'avoit pu être si bien caché que le czar n'en fût informé. Il demandoit à l'empereur de le lui remettre entre les mains. Quoique
â62 LE CZAR EN MESURE AVEC l'eMPEREUR. [1717]
l'empereur n'eût pas lieu de s'intéresser beaucoup au sort d'un prince qui , ayant épousé la sœur de l'impératrice sa femme, l'avoit tuée, grosse, d'un coup de pied dans le ventre, sans autre cause que sa férocité, l'empereur ne laissoit pas de faire beaucoup de difficultés de rendre un prince qui s'étoit jeté entre ses bras , comme dans son unique asile , à un père aussi irrité qu'étoit le czar , qui adoroit la czarine , belle-mère de ce prince , et qui en avoit un fils qu'il préféroit à cet aîné fugitif pour lui succéder. Le roi de Prusse , de son côté , se plaignoit , dans la défiance qu'il avoit de ses alliés , que la France ne pressoit pas assez la paix entre la Suède et lui, et menaçoit que, si elle n'étoit faite avant la fin de la guerre de Hongrie, la ligue du nord se jetteroit entre les bras de l'empereur, dont elle achèteroit lappui tout ce qu'il le lui voudroit vendre. Ces plaintes étoient injustes. Le régent n'oublioit rien pour calmer les troubles du nord. Il avoit disposé le roi d'Angleterre à relâcher le comte de Gyllembourg , dès que le roi de Suède eut désavoué ses ministres , et déclare qu'ils avoient agi sans sa participation. La détention du baron de Gœrtz , en Hollande , apportoit un obstacle à la conclusion de cette affaire. Le roi d'Angleterre le regardoit comme un ennemi dangereux , et tâchoit de prolonger sa prison. Elle faisoit tort au commerce des Hollandois dans le nord , et ils se lassoient d'être les geôliers du roi d'Angleterre. Ses ministres en Hollande ne se sentant pas assez forts pour persuader la république contre ses intérêts , vouloient s'appuyer auprès d'elle de l'appui du régent, des amis duquel ils sentoient tout le poids auprès d'elle. Cette étroite intelligence entre le roi d'Angleterre et le régent étoit un des moyens dont le nonce Bentivoglio se servoit le plus pour décrier à Rome le régent , qui sacrifioit, disoit-il, la religion pour s'appuyer des protestants ; car tout étoit bon à ce furieux pour mettre le feu du schisme, de l'interdit, de la guerre civile, s'il eût pu , en France , dans la folle persuasion que cela seul le feroit subitement cardinal. 11 gémissoit amèrement sur le jugement rendu entre les princes du sang et les bâtards. Leur privation de l'habilité de succéder à la couronne étoit l'ouvrage des jansénistes, et le plus funeste coup porté à la religion. H désiroit ardemment et il espéroit des conjonctures funestes au gouvernement , qui donneroient lieu à leur rétablissement. Pourroit-on imaginer que des propos si diamétralement contraires à l'Évangile sortissent de la bouche d'un archevêque, représentant le pape, écrivant à Rome? Mais sa vie publique répondoit à ses discours , et les désordres effrénés de la sienne étoient l'approbation signalée des ombres qui se remarquent dans la vie du feu roi.
Le Prétendant étoit alors à Rome , où le pape avoit pour lui tous les égards et les distinctions qu'il devoit , mais qui , à vingt mille écus près qu'il lui donna, n'alloient qu'à des honneurs et à des compliments pour lui et pour la reine sa mère. Il n'espéroit d'assistance que de l'Espagne. Il voulut donc flatter Albéroni, et dans une audience qu'il eut du pape, il le pressa sur sa promotion. Le pape lui répondit seulement qu'il attendoit un projet d'édit du roi d'Espagne qu'Aldovrandi devoit lui envoyer ; mais après l'audience il lui en fit faire un reproche tendre par son neveu don Alexandre , et [le fit] avertir en même temps de se garder
ii I
[1717] LE PRÉTENDANT À ROME. 26â
de ceux qui ne lui donnoient de ces sortes de conseils que pour le trahir. Le pape, à l'occasion du premier consistoire, en parla au cardinal Gualtieri , qui fit si bien comprendre la nécessité où se trouvoit ce malheureux prince que le pape S3 repentit de ce qu'il lui avoit fait dire, chose qui lui arrivoit souvent après ses démarches.
Acquaviva, à qui le Prétendant avoit fort recommandé Castel-Blanco, qui lui avoit rendu de grands services, lui avoit dit ce qui s'étoit passé entre le pape et lui sur Albéroni. Il réfléchit sur cet édit attendu d'Espagne, dont jusque-là le pape n'avoit pas dit un mot. Il en inféra qu'il y vouloit trouver occasion de délais, pour laisser vaquer plusieurs chapeaux, et en contenter à la fois l'Espagne et les autres couronnes qui auroient à se plaindre d'un chapeau seul donné à Albéroni, et ce soupçon étoit très-conforme au caractère du pape. Sa Sainteté faisoit presser le roi d'Espagne de finir au plus tôt les affaires de la nonciature de Madrid. Si elles étoient terminées avant la promotion , il se proposoit de dire au consistoire qu'il y avoit plus de gloire pour lui de faire cardinal celui qui avoit tant contribué au bien du saint-siége, que pour le sujet même qu'il élevoit à la pourpre. C'étoit par là qu'il se préparoit à se défendre contre les plaintes , et [à] imposer silence aux prétentions des couronnes sur des cihapeaux en équivalent de celui-là. Acquaviva ne se fioit nia ces propos ni aux promesses du prélat Alamanni , qui répondoit de la promotion , même avant que le tribunal de la nonciature fût rouvert à Madrid , si le roi d'Espagne persistoit à la demander.
Le pape avoit écrit au roi d'Espagne et au duc de Parme comme des excuses sur la promotion de Borromée , et de nouvelles promesses de celle d' Albéroni, dont il vouloit leur persuader que le délai ne rouloit point sur la défiance de l'exécution des paroles du roi d'Espagne , et fit encore
crire]par le cardinal Paulucci au P. Daubenton, son plus fidèle agent, ;Hjur presser le roi d'Espagne de finir tous les points à la satisfaction du pape avant la promotion. Cette lettre étoit pleine de tout ce qu'on y put mettre de raisons d'une part , et de témoignages d'estime , d'affection et de confiance, de l'autre, pour le jésuite.
Ces lettres étant demeurées sans effet jusqu'à l'arrivée d'Aldovrandi à l'Escurial, le pape redoubla de promesses que, sitôt que les différends seroient terminés à sa satisfaction, il feroit la promotion sans attendre de vacances. Il se plaignoit qu'elle seroit faite depuis deux mois si le roi d'Espagne ne les avoit perdus en plaintes inutiles sur celle de Borromée , et à tenir Aldovrandi à Perpignan ; enfin qu'il étoit nécessaire qu'il pût annoncer au consistoire que la nonciature étoit rouverte, le nonce en possession de toutes ses anciennes prérogatives , que les nouveautés contraires à l'ancienne juridiction ecclésiastique étoient abolies , la flotte à la voile pour le secours de l'Italie et de la chrétienté , etqu'Alliéroni avoit été le ministre auprès du roi d'Espagne de toutes ces grandes choses. Le pape, qui sentoit tout le parti qu'il pouvoit tirer de l'excès >le l'ambition d'Albéroni, et de l'excès aussi de son pouvoir sur l'esprit du roi et de la reine d'Espagne , manda à Aldovrandi que , s'il ne pouvoit obtenir l'ouverture de sa nonciature avant que la promotion d'Albéroni fût faite et déclarée , il le trouvoit bon , mais à cette condition