‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 192 sur 319 · LES MOSCOVITES DANS LE MECKLEMBOURG · texte numérisé non relu

LES MOSCOVITES DANS LE MECKLEMBOURG

adoucissant les termes forts des Impériaux. Les ministres du czar avouèrent que , suivant les promesses du czar , elles en dévoient sortir à la fin d'avril; que cette prolongation portoit plus de préjudice que d'avantage à leur maître, et promirent de presser le czar là-dessus; mais ils assurèrent que ce retardement n'étoit causé que par quelques ombrages qu'il avoit conçus des intérêts et de la conduite du roi d'Angleterre à son égard. Une des raisons qui retenoient encore le czar étoit sa propre sûreté. Il vouloit avoir des troupes en Allemagne pendant qu'il étoit hors de ses États, et à portée de se mettre à leur tête quand il sortiroit de l'empire.

Ses ministres étoient persuadés qu'il n'y avoit rien à craindre de la maison de Bruns"svick ni de l'empereur, malgré ses menaces, quoiqu'ils sussent qu'il se proposoit actuellement d'unir les forces des rois d'Angleterre et de Danemark pour chasser les Moscovites du Mecklerabourg. Ils s'en plaignirent à un émissaire que le roi de Danemark avoit envoyé observer le czar à Paris , nommé Westphal. Ils lui reprochèrent que son maître avoit faussement publié que le czar prenoit les intérêts du duc de Holstein, et que c'étoit là-dessus que les Danois prenoient des engagements contraires aux Moscovites, le menacèrent d'une rupture ouverte si le Danemark faisoit le moindre acte d'hostilité sous quelque prétexte que ce fût. Ils nièrent aussi qu'il y eût aucune proposition de mariage entre le duc de Holstein et la fille aînée du czar, comme le bruit s'en étoit répandu, et qui s'accomplit depuis.

Ces plaintes étoient fondées. Il s'agissoit alors à Vienne de former une armée pour forcer les Moscovites à se retirer. L'empereur comptoit sur les troupes de Brunswick et de Danemark. Le roi d'Angleterre lui promettoit vingt-cinq mille hommes incessamment pour exécuter ses ordres. Sur cette assurance , le projet étoit fait à Vienne d'intimer au czar un terme fort court pour faire sortir ses troupes des terres de l'empire; s'il refusoit, le déclarer ennemi de l'empire et de tenir une diète pour cela. Le roi d'Angleterre, comme directeur du cercle delà basse Saxe, devoit agir ensuite au nom de l'empereur et de l'empire avec une armée composée des troupes de Danemark , Hanovre , Wolfenbuttel, Gotha et Munster, et camper le 15 juin aux environs de Lauenbourg. Le payement de ces troupes devoit être pris sur les vingt-cinq mille livres sterling accordées au roi d'Angleterre par son parlement.

Tandis que ces mesures se prenoient, dont le pape étoit très-mal informé , il pensoit à faire une ligue entre l'empereur et le czar pour la défense de la chrétienté , et il donna ordre à son nonce Bentivoglio , à Paris , de travailler secrètement et prudemment à la former. Il avoit trouvé plusieurs exemples de ses prédécesseurs, de saint Pie V entre autres, et d'Innocent XI, qui avoient écrit des brefs aux grands-ducs de Moscovie. Il résolut de les imiter , et il avertit Bentivoglio qu'il lui en enverroit un incessamment à remettre à ce prince.

Albéroai, qui s'étoit plaint avec tant d'éclat, sous le nom du roi d'Espagne , de la promotion de Borromée , comme vendu aux Allemands, et comme une marque du pouvoir prédominant de l'empereur à Rome , prit un ton tout différent en France , dans la crainte que cette couronne

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ne se mît en prétention d'un chapeau, en équivalent. Il y devint l'avocat du pape , soutint que le ehapeau de Borromée n'étoit qu'une affaire de famille indispensable depuis le mariage d'un neveu du pape avec la riche nièce de ce prélat. Avec ces raisons , Cellamare eut ordre de représenter au régent que sa prétention ne feroit que retarder inutilement celle d'Albéroni , et il eut permission pour l'empêcher d'entrer en des engagements avec la P'rance. A la vérité, il ne s'expliquoit pas sur quoi ni jusqu'où, apparemment pour avoir plus de liberté d'en désavouer Cellamare. Il voyoit une grande facilité à se servir de la flotte promise au pape, pour ses vues particulières sur l'Italie, pendant la guerre du Turc . qui lioit les bras à l'empereur. Il comptoit que la France le laisseroit faire, et l'Angleterre et la Hollande aussi, par leur intérêt d'empêcher que Livourne tombât entre les mains de l'empereur. Mais avant de tromper le pape sur l'usage de la flotte, dont l'espérance du secours lui devoit valoir le chapeau, il falloit le tenir bien réellement, à quoi tout délai étoit empêchement dirimant pour le chapeau et pour l'entreprise qu'il méditoit par cette flotte. Telles furent les véritables raisons du subit changement de conduite d'Albéroni qui , après tant d'éclats et de menaces , chercha à se faire un mérite auprès du pape de ce changement même, comme obtenu enfin par lui de Leurs Majestés Catholiques , et de faire partir l'escadre , et de mander Aldovrandi à la cour pour y terminer les difl'érends entre les deux cours , ce qui le porta à faire écrire le roi d'Espagne au pape avec des engagements réitérés, sous la garantie du duc de Parme, pour emporter sa promotion à ce coup , et être libre après de l'emploi de sa flotte , sans avoir plus rien à ménager ni à craindre pour son chapeau.

Il avoit envie de pénétrer le motif du voyage du czar à Paris , ainsi que toutes les autres puissances. Le comte de Konigseck , ambassadeur de l'empereur, y étoit plus attentif qu'aucun des ministres étrangers. Il pria Vireck, nouvellement appelé à Berlin, de suivre le czar à Fontainebleau, où Kniphausen, qui le relevoit, alla aussi. Ils y virent Ragotzi entrer en conférence avec le czar , et Ragotzi ne cacha point à Kniphausen que les Turcs le pressoient de se rendre auprès d'eux, et que son dessein étoit d'y aller.

Le prince Kurakin, étant à Rome pour la raison qui a été expliquée en son lieu, avoit fait espérer au pape que le czar accorderoit le libre exercice de la religion catholique dans ses États. Le pape crut que Benlivoglio pourroit l'obtenir en parlant au czar ou à ses ministres, mais il voulut que ce fût comme sans dessein qu'il en embarquât la négociation , en parlant de cela à Kurakin , à propos de l'estime qu'il s'étoit acquise à Rome. Les papes, en écrivant aux grands-ducs de Moscovie, ne leur avoient jamais donné de Majesté. Celui-ci ne crut pas devoir être arrêté par des bagatelles. Il énonça toutes les qualités que le czar prenoit, dans le bref qu'il écrivit, et qu'il adressa à Bentivoglio pour le lui remettre, au cas qu'il reçût aussi la patente du libre exercice de la religion catholique, à condition toutefois que ce ne fût pas avec celle de la permission d'introduire le schisme grec dans aucun pays catholique, ce qui auroit rendu l'affaire impossible.

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