‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 196 sur 319 · MORT, CARACTÈRE ET SINGULARITES · texte numérisé non relu

MORT, CARACTÈRE ET SINGULARITES

peaux , qui avoit été ambassadeur à Turin , et comme lui étoit capitaine général de nos îles. Ricouart y étoit intendant. Ils vivoient à la Martinique dans une grande union, et y faisoient très-bien leurs'affaires.Les habitants en étoient fort maltraités. Ils se plaignirent à diverses reprises et toujours inutilement. Poussés à bout enfin de leur tyrannie et de leurs pillages et hors d'espérance d'en avoir justice , ils résolurent de se la faire eux-mêmes. Rien de si sagement concerté, de plus secrètement conduit parmi cette multitude , ni de plus doucement ni de plus plaisamment exécuté. Ils les surprirent un matin chacun chez eux au même moment , les paquetèrent , scellèrent tous leurs papiers et leurs effets , n'en détournèrent aucun , ne firent mal à pas un de leurs domestiques, les jetèrent dans un vaisseau qui étoit là de hasard prêt à partir pour la France, et tout de suite le firent mettre à la voile. Ils chargèrent en même temps le capitaine d'un paquet pour la cour dans lequel ils protestèrent de leur fidélité et de leur obéissance, demandèrent pardon de ce qu'ils faisoient , firent souvenir de tant de plaintes inutiles qu'ils avoient faites , et s'excusèrent sur la nécessité inévitable où les mettoit l'impossibilité absolue de souffrir davantage la cruauté de leurs vexations. On auroit peine , je crois , à représenter l'étonnement de ces deux maîtres des îles de se voir emballés de la sorte , et partis en un clin d'œil , leur rage en chemin , leur honte à leur arrivée.

La conduite des insulaires ne put être approuvée dans la surprise qu'elle causa , ni blâmée par ce qui parut du motif extrême de leur entreprise, dont le secret et la modération se firent admirer. Leur conduite, en attendant un autre capitaine général et un autre intendant, fut si soumise et si tranquille, qu'on ne put s'empêcher de la louer. Varennes et Ricouart n'osèrent plus se montrer après les premières fois , et demeurèrent pour toujours sans emplois. On murmura fort avec raison qu'ils en fussent quittes à si bon marché. En renvoyant leurs successeurs à la Martinique , pour qui ce fut une bonne leçon , on n'envoya point de réprimande aux habitants par la honte tacite de ne les avoir pas écoutés et de les avoir réduits par là à la nécessité de se délivrer eux-mêmes.

Le maréchal de Montesquiou perdit son fils unique , et la marquise de Gesvres mourut , dont on a vu en son temps l'étrange procès avec son mari. Le vieux et très-ennuyeux Busanval mourut aussi fort pauvre , lieutenant général , ayant été premier sous-lieutenant des gens d'armes de la garde. La duchesse de La Trémoille mourut aussi fort jeune et fort jolie, mais peu heureuse, ne laissant qu'un fils unique. Elle étoit fort riche et de grande naissance , Mottier de La Fayette , et héritière de son père mort lieutenant généra], et de sa mère, fille de Marillac, doyen du conseil, qui avoit perdu ses deux fils sans enfants, en sorte que Mme de La Fayette étoit demeurée seule héritière.

En même temps mourut un homme avec l'acclamation publique d'en être délivré , quoiqu'il ne fût pas en place ni en passe de faire ni bien ni mal , étant conseiller d'Etat sans nulle commission extraordinaire. Ce fut Harlay , iils unique du feu premier président , digne d'être le fiéau de son père, comme son père d'être le sien, et comme ils se le firent

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sentir toute leur vie, sans toutefois s'être jamais séparés d'habitation.

On a vu en son lieu quel étoit le père. Le fils, avec bien moins d'esprit

et une ambition démesurée nourrie par la plus folle vanité, avoit un

esprit méchant, guindé , pédant, précieux, qui vouloit primer partout,

i couroit également après les sentences qui toutefois ne couloient pas

source , et les bons mots de son père , qu'il rappeloit tristement.

loit le plus étrange composé de l'austère écorce de l'ancienne ma-

trature et du petit maître de ces temps-ci, avec tous les dégoûts de

1 un et tous les ridicules de l'autre. Son ton de voix , sa démarche , son

altitude, tout étoit d'un mauvais comédien forcé; gros joueur par air,

chasseur par faste , magnifique en singe de grand seigneur. Il se ruina

autant qu'il le put avec un extérieur austère , un fond triste et sombre ,

une humeur insupportable , et pourtant aussi parfaitement débauché et

aussi ouvertement qu'un jeune académiste'.

On feroit un livre et fort divertissant du domestique entre le père et le fils. Jamais ils ne se parloient de rien ; mais les billets mouchoient à tous moments d'une ichambre à l'autre, d'un caustique amer et réciproque presque toujours facétieux. Le père se levoit pour son fils, même * int seuls, ôtoit gravement son chapeau, ordonnoit qu'on apportât un ^e à M. du Harlay , et ne se couvroit et ne s'asseyoit que quand le ye étoit en place. C'étoit après des compliments et dans le reste un poids et une mesure de paroles. A table de même , enfin une comédie continuelle. Au fond , ils se détestoient parfaitement l'un l'autre , et tous deux avoient parfaitement raison.

Le ver rongeur du fils étoit de n'être de rien , et cette rage le rendoit ennemi de presque tout ce qui avoit part au gouvernement, et frondeur de tout ce qui s'y faisoit. Sa foiblesse et sa vanité étoient là-dessus si jnioyables, que, sachant très-bien que M. le duc d'Orléans ne lui avoit j;imais parlé, ni fait parler de rien, ni envoyé chez lui, et qu'il n'y avoit ni affaire ni occasion qui lui pût attirer de message de ce prince ni de visite de personne des conseils, il défendoit souvent et bien haut à ses gens devant ceux qui le vendent voir , de laisser entrer personne , •juelque considérables qu'ils fussent, même de la part de M. le duc d Orléans, parce qu'il vouloit être en repos, et qu'encore étoit-il permis quelquefois d'être avec ses amis et de reprendre haleine. Ses valets s'en inoquoient, et ses prétendus amis en rioient, et au partir de là en allùient rire avec les leurs.

^a femme , demoiselle de Bretagne , riche héritière et d'une grande

lu, en eut grand besoin, et fut avec lui une des plus malheureuses

i-inmes du monde. Ils n'eurent qu'une fille unique qui épousa le dernier

lils de M. de Luxembourg, dont le premier président étoit l'âme damnée,

et ce fils est devenu maréchal de France.

i . Ce mot était employé, aux xva* et xviii* siècles, pour désigner les jeunes gens qui suivaient des écoles, appelées académies, où l'on enseignait l'équilalion. Mme de Motteville, à l'année 1645, parlant de l'enlréc des ambassadeurs de Pologne à Paris, dit : « Après eux veuoient nos acadcmistes. » Saint- Évremond a employé le mot acadcmistes dans le sens d'académiciens, dans une pièce dirigée contre l'Académie française.

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