ET DE LA VILLE DE PÉRIGUEUX
furent de mon avis. Ceux qui avoient opiné devant moi firent la plupart des signes que j'avois raison , mais ne reprirent point la parole. M, le duc d'Orléans prononça l'élargissement et la cassation de l'ordonnance de Courson et de tout ce qui s'en étoit suivi ; qu'à l'égard du reste , il se chargeoit de faire dédommager ces gens-là, de bien laver la tète à Courson , qui méritoit pis , mais dont le père méritoit d'être ménagé. Comme on voulut se lever, je dis qu'il seroit bon d'écrire l'arrêt tout de suite, et M. le duc d'Orléans l'approuva. Noailles se jeta sur du papier et de l'encre comme un oiseau de proie et se mit à écrire, moi à me baisser et à lire à mesure ce qu'il écrivoit. Il s'arrêta sur la cassation de l'ordonnance et la prohibition de pareille récidive sans y être autorisé par édit ou par arrêt du conseil. Je lui dictai la clause; il regarda la compagnie, comme demandant des yeux. « Oui, lui dis-je. il a passé comme cela; il n'y a qu'à le demander encore. » M. le duc d'Orléans dit qu'oui. Noailles écrivit. Je pris le papier et le relus ; il l'avoit écrit. Il le reprit en furie , le jeta avec les autres pêle-mêle dans son sac , jeta son tabouret à dix pas delà en se tournant, et s'en alla brossant comme un sanglier, sans regarder ni saluer personne, et nous à rire. M. le Duc vint à moi , et plusieurs autres qui , avec M. le comte de Toulouse , s'en divertirent. Effectivement M. de Noailles se posséda si peu , qu'en se tournant pour s'en aller , il frappa la table en jurant et disant qu'il n'y avoit plus moyen d'y tenir.
Je sus par des familiers de l'hôtel de Noailles , qui le dirent à de mes amis, qu'en arrivant chez lui il s'étoit mis au lit sans vouloir voir personne, que la fièvre lui prit, qu'il avoit été d'une humeur épouvantable le lendemain, et qu'il lui étoit échappé qu'il ne pouvoit plus soutenir les algarades et les scènes que je lui faisois essuyer. On peut juger que cela ne m'en corrigea pas.
L'histoire en fut apparemment révélée par quelqu'un aux députés de Périgueux (car dès le soir elle se débita par la ville) qui me vinrent faire de grands remercîments. Noailles eut si peur de moi qu'il ne leur fit attendre leur expédition que deux jours.
Peu de mois après. Courson fut révoqué aux feux de joie de sa province. Cela ne le corrigea ni ne l'empêcha point d'obtenir dans les suites une des deux places de conseiller au conseil royal des finances , car il étoit déjà conseiller d'État lors de cette affaire de Périgueux. Des Forts, mari de sa sœur, étoit devenu contrôleur général. Il se fia à lui des actions de la compagnie des Indes et de leur mouvement sur la place. Courson et sa sœur, à l'insu de des Forts, dont la netteté des mains ne fut jamais soupçonnée , y firent si bien leurs affaires que le désarroi de la place éclata. Chauvelin, lors à l'apogée de sa fortune, ennemi déclaré de des Forts , le fit chasser d'autant plus aisément que le cardinal Fleury étoit excédé de Mme des Forts et de ses manèges, et le criminel Courson fut conservé à l'indignation publique, qui ne s'y méprit pas, parce que Chauvelin voulut tout faire retomber plus à plomb sur des Forts. J'ajoute cette suite qui excède le temps de ces Mémoires, pour achever tout de suite ce qui regarde Courson.
Le maréchal de Tallard , dont on a vu le caractère, t. II, p. 442 , avoit