LE MARÉCHAL DE TALLARD
été mis dans le conseil de régence par le testament du feu roi. Enragé de n'être de rien , on a vu aussi qu'il se retira à la Planchette , petite maison près de Paris, criant, dans ses accès de désespoir, qu'il vouloit porter le testament du feu roi écrit sur son dos. Il mouroit de rage et d'ennui dans sa solitude, et n'y put durer longtemps. Son attachement aux Rohan, quoique servile, n'empèchoit pas qu'il n'en fût compté. Il n'en étoit pas de même du sien , de tous temps , pour le maréchal de Villeroy qui, le rencontrant même à la tête des armées, conserva toujours ses grands airs avec lui, et ne cessa en aucun temps de le traiter comme son protégé. L'autre, impatient du joug, se rebecquoit quelquefois; mais comme l'ambition et la faveur furent toujours ses idoles, il se rendit plus que jamais le très-humble esclave du maréchal de Villeroy, depuis le grand vol que Mme de Maintenon lui fit prendre après son rappel , qu'elle moyenna à la mort de Mme la duchesse de Bourgogne , lors Dauphine, et qu'il conservoit encore auprès de M. le duc d'Orléans, qui le craignoit et qui le ménageoit, jusqu'à aller sans cesse au-devant de tout ce qui lui pouvoit plaire, aussi misérablement qu'inutilement.
Villeroy prit son temps de l'issue de l'afîaire des bâtards et de cette prétendue noblesse , dont on avoit su faire peur au régent , pour lui représenter la triste situation de Tallard et profiter du malaise qui troubloit encore ce prince. Le moment fut favorable ; il crut s'acquérir Villeroy et les Rohan en traitant bien Tallard. Il imagina que, tenant tous aux bâtards , et par conséquent à cette prétendue noblesse^, le bon traitement fait à Tallard plairoit au public et lui ramèneroit bien des gens. Les affaires importantes avoient déjà pris le chemin unique de son cabinet, et n'étoient presque plus portées au conseil de régence que toutes délibérées, et seulement pour la forme. Ainsi, le régent crut paroître faire beaucoup et donner peu en effet , en y faisant entrer Tallard , qui de honte, de dépit et d'embarras, ne se présentoit que des moments fort rares au Palais-Royal. La parole fut donc donnée au maréchal de Villeroy , avec permission de le dire à Tallard sous le secret , qui , dès le lendemain, se présenta devant M. le duc d'Orléans. Il avoit voulu se réserver de lui déclarer et de fixer le jour de son entrée au conseil de régence. Un peu après qu'il fut là en présence , parmi les courtisans , le régent lui dit qu'il le mettoit dans le conseil de régence, et d'y venir prendre place le surlendemain.
Dès que je le sus , je sentis la difficulté qui se devoit présenter sur la préséance entre lui et le maréchal d'Estrées qui y venoit rapporter les affaires de marine , et qui d'ailleurs y entroit avec les autres chefs et présidents des conseils quand on les y appeloit pour des affaires importantes. J'aimois bien mieux Estrées que Tallard, et pour l'estime nulle sorte de comparaison à en faire en rien. Le public même n'en faisoit aucune , et tout étoit de ce côté-là à l'avantage du maréchal d'Estrées, mais j'aimois mieux que lui l'ordre et la règle, et sans intérêt (car je n'y en pouvois avoir aucun entre eux) , l'intégrité des dignités de l'État. Tous deux étoient maréchaux de France, et dans cet office de la couronne Estrées étoit l'ancien de beaucoup; mais il n'étoit point duc et Tallard l'étoit vérifié au parlement; il est vrai qu'Estrées étoit grand