‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 202 sur 319 · ENTRE AU CONSEIL DE RÉGENCE · texte numérisé non relu

ENTRE AU CONSEIL DE RÉGENCE

dEspagne, beaucoup plus anciennement que Tallard n'éloit duc. et que, comme aux cérémonies de la cour les grands d'Espagne, comme je l'ai expliqué ailleurs, coupoient les ducs, suivant l'ancienneté des uns à l'égard des autres, Estrées précédoit Tallard aux cérémonies de Tordre et en toutes celles de la cour. Mais, dès la première fois que le conseil de régence s'étoit assemblé , il avoit été réglé , comme je l'ai rap- {>orté en son lieu, que le maréchal de Villars précéderoit le maréchal (THarcourt, celui-ci duc vérifié beaucoup plus ancien que l'autre, mais Villars plus ancien pair qu'Harcourt , parce que les séances du conseil de régence se dévoient régler sur celles qui s'observent au parlement, et aux états généraux et aux autres cérémonies d'État où la pairie l'emporte. Il en résultoit qu'entre deux hommes qui n'étoient pas pairs , mais dont l'office de la couronne qu'ils avoient tous deux se trouvait effacé par une autre dignité, c'étoit cette dignité qui devoit régler leur : i.ng. Ils en avoient chacun une égale , mais différente : l'une étoit étran- --■re, l'autre de l'État. Cette dignité étrangère rouloit à la vérité par ancienneté avec la première de l'État dans les cérémonies de la cour ; mais comme telle , elle ne pouvoit être admise dans une séance qui se régloit pour le rang par la pairie, parce qu'il s'y agissoit de matières d'État où elle ne pouvoit avoir aucune part: au lieu que la dignité de duc vérifié en étant une réelle et effective de l'État , avoit. comme telle, plein caractère pour être admise aux affaires de l'État , et ne l'y pouvoit être que dans le rang qui lui appartenoit . d'où il résultoit qu'encore que le maréchal d'Estrées eût dans les cérémonies de la cour la préséance sur le maréchal de Tallard . celui-ci la devoit avoir sur l'autre dans les cérémonies de l'État . et singulièrement au conseil de régence établi pour suppléer en tout à l'âge du roi pour le gouvernement de l'État.

Je ne pus avertir Tallard qu'aux Tuileries, un peu avant le conseil. Sa joie extrême alloit jusqu'à l'indécence , et ne lui en avoit pas laissé la réflexion ; il en dit un mot au maréchal d'Estrées qui devoit rapporter ses affaires de marine , et tous deux en parlèrent à M. le duc d'Orléans , quand il arriva un moment après, qui leur dit que le conseil les jugeroit sur-le-champ. On se mit en place; les deux maréchaux se tinrent debout derrière la place où j'étois. Estrées parla le premier; Tallard, étourdi du bateau, s'embarrassa. Je sentis qu'il se tireroit mal d'affaire, je l'interrompis, et dis à M. le duc d'Orléans que, s'il avoit agréable de prier MM. les deux maréchaux de sortir pour un moment, je m'offrois d'expliquer la question en deux mots, et qu'on y opineroit plus librement en leur absence qu'en leur présence. Au lieu de me répondre, il s'adressa aux deux maréchaux . et leur dit qu'en effet il seroit mieux qu'ils voulussent bien sortir, et qu'il les feroit rappeler sitôt que le jugement seroit décidé. Ils firent la révérence sans rien dire, et sortirent.

J'expliquai aussitôt après la question en la manière que je viens de la rapporter, quoique avec un peu plus d'étendue, mais de fort peu. Je conclus en faveur de Tallard , et tous les avis furent conformes au mien. La Vrillière écrivit sur-le-champ la décision sur le registre du conseil ;

274 DUC d'aLBRET gouverneur d' AUVERGNE. [1717]

puis alla, par ordre du régent, appeler les deux maréchaux, à qui La Vrillière ne dit rien de leur jugement. Ils se tinrent debout au même lieu où ils s'étoient mis d'abord; nous nous rassîmes en même temps que M. le duc d'Orléans , qui à l'instant prononça l'arrêt que le maréchal d'Estrées prit de fort bonne grâce et très-honnêtement, et Tallard fort modeslement. Le régent leur dit de prendre place, se leva, et nous tous , et nous rassîmes aussitôt. Tallard , par son rang , échut vis-à-vis de moi, quelques places au-dessous.

L'excès de la joie, le sérieux du spectacle , l'inquiétude d'une dispute imprévue, firent sur lui une étrange impression. Vers le milieu du conseil, je le vis pâlir, rougir, frétiller doucement sur son siège, ses yeux qui s'égaroient , un homme en un mot fort embarrassé de sa personne. Quoique sans aucun commerce avec lui que celui qu'on a avec tout le monde, la pitié m'en prit; je dis à M. le duc d'Orléans que je croyois que M. de Tallard se trouvoit mal. Aussitôt il lui dit de sortir , et de revenir quand il voudroit. Il ne se fit pas prier, et s'en alla trèsvite. Il rentra un quart d'heure après. En sortant du conseil, il me dit que je lui avois sauvé la vie; qu'il avoit indiscrètement pris de la rhubarbe le matin , qu'il venoit de mettre comble la chaise percée du maréchal de Villeroy , qu'il ne savoit ce qu'il seroit devenu sans moi , ni ce qui lui seroit arrivé, parce qu'il n'auroit jamais osé demander la permission de sortir. Je ris de bon cœur de son aventure, mais je ne pris pas le change de sa rhubarbe; il étoit trop transporté de joie pour avoir oublié le conseil , et trop avisé pour avoir pris ce jour-là de quoi se purger.

Le duc d'Albret obtint le gouvernement d'Auvergne , sur la démission de M. de Bouillon , qui avoit dessus cent mille écus de brevet de retenue : un pareil fut donné au duc d'Albret.

Le maréchal de Tessé entroit au conseil de marine comme général des galères. On a vu à propos du voyage du czar, auprès duquel il fut mis, la vie qu'il menoit depuis la mort du feu roi. Il étoit fort dégoûté de n'être de rien ; je ne sais si l'entrée de Tallard au conseil de régence acheva de le dépiter ; mais peu de jours après il pria le régent de lui permettre, retiré comme il étoit, ou plutôt comme il se croyoit, de se retirer aussi du conseil de niarine. Mais il se garda bien d'en rendre les appointements. Ce vide ne fit aucune sensation.

La facilité de M. le duc d'Orléans se laissa aller à l'adoration du chancelier pour la robe , et aux sollicitations du duc de Noailles pour la capter, d'accorder aux gens du monde les plus inutiles, qui sont les conseillers du grand conseil , deux grandes et fort étranges grâces : l'une qu'ils feroient désormais souche de noblesse ; l'autre ^ exemption de lods et ventes ' des terres et maisons relevant du roi.

Le roi Stanislas pensa être enlevé aux Deux-Ponts par un parti qui avoit fait cette entreprise. Elle fut découverte au moment qu'elle alloit réussir. On prit trois de ces gens-là que le roi de Pologne avoit mis en

^ . Droit rpic prélevait le seigneur pour la vente des terres comprises dans sa censive (domaine soumis à la redevance appelée cens).

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