J LE PAPE DÉPÊCHE À VIENNE
sujet en Espagne : il n avoit plus besoin de lui pour hâter sa promotion ; elle étoit faite , et désormais il n'avoit plus rien qui le pût détourner de suivre ses vues et son entreprise . ni d'écouter aucune représentation , encore moins les reproches ; qu'il ne devoit la pourpre qu'aux promesses d'envoyer la flotte d'Espagne contre les Turcs , [reproches] qui l'irritèrent, et qu'il crut devoir l'affranchir de toute reconnoissance.
Le pape, outré de ne pouvoir rien gagner sur lui. eut la foiblesse de dire au cardinal del Giudice qu'il savoit bien qu'il se damnoit en élevant un tel sujet à la pourpre, mais qu'il s'étoit trouvé engagé si fortement au roi et à la reine d'Espagne qu'il n'y avoit pas eu moyen de les refuser: sur quoi Giudice lui répondit plaisamment qu'il se feroit toujours honneur de suivre Sa Sainteté partout où elle iroit , hors à la maison du diable.
Dans ces détresses , Acquaviva lui dit que l'Espagne borneroit ses conquêtes à la Sardaigne. s'il pouvoit promettre que l'empereur observeroit exactement la neutralité d'Italie, qu'il n'y enverroit point de troupes au delà du nombre stipulé par les traités . qu'il n'y lèveroit point de contributions . qu'enfin il ne mettroit point de garnisons dans les places de Toscane. Le pape fit mine de sacrifier avec peine son ressentiment du manque de parole de l'Espagne au bien public. Il en parla à Gallas , et tous deux dépêchèrent à Vienne en conséquence. Le pape y comptoit peu sur son crédit. Rien n'égaloit le mépris où il étoit dans cette cour, persuadée qu'il ne cherchoit que les avantages de sa maison . et d'envoyer, à l'occasion de cette négociation, son neveu Alexandre à la cour impériale. Le pape en sentoit le mépris, mais il comptoit aussi que le crédit de Stella sur l'esprit de l'empereur lui obtiendroit ce qu'il n'osoit espérer par lui-même , et qu'il disposeroit aisément de ce favori moyennant un chapeau pour son frère.
Molinez étoit sorti du château de Milan , et avoit été conduit dans un collège de la ville, où il étoit gardé par des soldats de TÉglise. Cela pouvoit satisfaire les vastes prétentions de l'immunité ecclésiastique , mais non pas l'Espagne . ni la violation en sa personne de la neutralité de l'Italie. Son âge et sa santé le rendoient incapable de pouvoir plus rendre aucun service ; sa captivité étoit le dernier qu'il avoit rendu pour servir de prétexte aux vues et aux projets d'Albéroni, après l'avoir d'abord si publiquement méprisée.
Il travailloit avec grand soin à la marine d'Espagne. Il se flattoit pour le printemps prochain de mettre en mer trente navires, tant grands que petits, chargés de douze mille hommes. Mais il avouoit en même temps que, s'ils n'étoient pas soutenus des secours de France, d'Angleterre et de Hollande, l'Espagne ne se pouvoit rien promettre de ses efforts en Italie. Il y falloit transporter non-seulement les troupes et les vivres par mer, mais généralement toutes les provisions nécessaires pour une armée. C'étoient des frais immenses. Ceux de la Sardaigne, jusqu'au temps du débarquement, alloient déjà à un million de piastres. L'empereur, au contraire, envoyoit des troupes en Italie de plain-pied : il y trouvoit partout des vivres: il en tiroit de l'argent, de gré ou de force, tout autant qu'il en vouloit des princes d'Italie. L'Espagne ne
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poUYoil les garantir de ces vexations, ni même d'une invasion totale . et elle étoit obligée de l'avouer au duc de Parme. Albéroni , qui ne se pouvoit flatter de réussir lui tout seul en Italie par la force, lui faisoit espérer le secours de la négociation.
Le seul allié considérable à envisager étoit le roi de Sicile, intéressé autant que nul autre à borner la puissance de l'empereur; mais Albéroni ne l'avoit pas ménagé. Del Maro , son ambassadeur, lui avoit déplu par son application à pénétrer ses desseins , et par ses avis réitérés à son maître qu'on en vouloit à la Sicile. Albéroni s'en étoit grièvement offensé. Le roi de Sicile s'étoit tenu dans une grande réserve , et del Maro ne s'étoit pas montré au palais depuis l'expédition de Sardaigne. On ne peut s'empêcher d'admirer jusqu'où les faux raisonnements d'Albéroni l'emportèrent, en s'engageant seul dans une guerre insoutenable, et l'ensorcellement des monarques abandonnés à un premier ministre. Del Maro eut pourtant ordre de voir Albéroni après le débarquement en Sardaigne , de l'assurer des vœux de son maître en faveur de l'Espagne , mais de lui dire que tout étoit à craindre, surtout après les victoires de Hongrie, s'iln'étoit assuré de la France, dont il n'y aA'oit que le secours qui pût arriver de plain-pied en Italie.
'; Albéroni répondit que le dessein de l'Espagne n'étoit pas de faire des conquêtes en Italie , mais de réprimer les infractions et les violences des Allemands contre les traités , et de montrer en même temps sa sincérité , en se bornant à la conquête de la Sardaigne ; que l'Espagne ne craignait ni les desseins ni la puissance de l'empereur ; que , si les princes d'Italie vouloient traiter de concert avec elle , elle y contribueroit de ses soins et de ses forces. Il ajouta des vanteries sur la modération et la puissance de l'Espagne, et ne laissa pas d'appuyer sur le droit des enfants de la reine sur la succession de Toscane. Son prétexte étoit toujours l'équilibre en Italie , et de ne travailler que pour le repos public. Il promit au régent et au roi d'Angleterre , comme il avoit fait au pape , de leur laisser tout l'hiver à travailler à un accommodement convenable à tous les partis. Il ne leur donnoit rien en cela que la saison avancée ne lui prescrivît aussi bien que l'impuissance actuelle. En attendant, il travailla sans relâche à ramasser l'argent et toutes les choses nécessaires à une grande expédition. Il reçut très-mal un mémoire que le roi d'Angleterre lui lit donner par son ministre, contenant des représentations très-vives. Il se plaignit avec emportement à Londres et à Paris des discours que Stairs'y avoit tenus.
Il ne comptoit plus sur la cour de Londres, trop dévouée à celle de Vienne; toute sa ressource étoit la Hollande, à qui il n'oublioit rien pour rendre l'empereur odieux , et pour la persuader de prendre des mesures avec lui pendant l'hiver, pour établir un juste équilibre en Italie. Il étoit principalement touché de diviser ce que l'empereur et le roi de Sicile y possédoient , et de partager cette partie de l'Europe , comme il a déjà été dit. Il promettoit aux Hollandois que l'Espagne doubleroit ses forces l'année prochaine, sans avoir besoin d'aucun emprunt, et il donnoit des commissions d'acheter des vaisseaux de guerre en Angleterre et en Hollande. Riperda, tout dévoué au cardinal, y écrivoit ce qu'il lui