‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 250 sur 319 · CAPACITÉ SINGULIÈRE DE DANTIN · texte numérisé non relu

CAPACITÉ SINGULIÈRE DE DANTIN

plus grand plaisir du inonde d'avoir bien voulu le lui dire , parce que c'étoit le sien aussi, et que le mien l'y confirmoit, avec force compliments flatteurs. Nous nous séparâmes de la sorte.

Cette affaire, dans laquelle je n'entrerai pas ici, étoit susceptible de trois sortes d'opinions : laisser le pays de Lalleu comme il étoit, membre des états de Lille; l'en distraire et l'adjoindre à ceux d'Artois; enfin, laisser ce petit pays indépendant de ces deux états, et (,u'il en eût pour lui tout seul. C'est ce que ce petit pays demandoit , consentant toutefois à demeurer comme il étoit, uni si on le vouloit aux états de Lille, mais se défendant d'être uni à ceux d'Artois. Mon avis étoit qu il eût des états particuliers pour lui , et qu'il ne fût membre ni de ceux de Lille ni de ceux d'Artois. C'étoit aussi celui du chancelier quand nous sortîmes du conseil du matin, comme je viens de le dire.

Nous n'eûmes que le temps de dîner. A trois heures le conseil commença. Quoiqu'on y fût fort accoutumé aux beaux rapports de d'Antin, l'exactitude, la précision, l'explication foncière, la netteté, la force, l'agrément de son rapport avoit enlevé la compagnie , qui ne la fut pas moins de sa belle , longue et forte opinion l'après-dînée. Il se peut dire qu'il excelloit en ce genre sur tous les magistrats ; avec cela une mémoire qui n'oublioit pas les plus petites choses ; qui ramenoit tout avec ordre, justesse et clarté, qui ne se méprenoit jamais en aucun fait, circonstances, nom propre, date, et qui, à mesure qu'il en citoit, disoit à l'évêque de Troyes , devant qui d'ordinaire il mettoit la pile de ses papiers , le cahier , la liasse , la page par numéro et par chiffre , où il trouveroit ce qu'il citoit , et dans le moment même , M. de Troyes le trouvoit et le lisoit tout haut. D'Antin, qui n'opinoiL jamais pour soimême , et qui ne faisoit que rapporter l'avis du conseil du dedans , ainsi que tous les autres chefs des autres conseils sur les affaires qu'ils en rapportoient au conseil de régence , fut pour les états d'Artois. Presque tous le suivirent , le peu d'autres furent pour ceux de Lille.

Mon rang d'opiner étoit immédiatement avant le chancelier, après lequel il n'y avoit plus que les deux bâtards et les princes du sang. Je vis donc que j'allois ouvrir un avis, et, comme je savois que le chancelier seroit du même , je ne voulus pas en épuiser les raisons pour en laisser de nouvelles à dire au chancelier , qui donnassent lieu aux préopinants de s'y accrocher pour revenir à son avis avec moins de répugnance qu'ils n'en auroient eu à revenir au m en , et de couvrir leur petite vanité du poids de la place, de l'état et de la capacité du premier magistrat. Néanmoins , comme il falloit des raisons pour soutenir un avis t.utneuf , je ne laissai pas de parler assez longtemps tant [pour] le faire bijn entendre et valoir , que pour affoiblir et réfuter les deux autres avis. Je fus surpris d'y être souvent interrompu par des voix qui disoient tout haut : ce Mais M. de Saint-Simon a raison. » Cela arriva si souvent et par tant de personnes, que je me tournai à la fin vers le conseil, car on opinoit un peu tourné vers le régent, et je disque, puisqu'on trouvoit que j'avois raison, rien n'empêchoit de revenir à mon avis, ceux qui le trouvoient le meilleur, puisque l'arrêt n'étoit point fait. Des voix dirent : « Cela est vrai, »et encore, pendant le reste

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