Frayeur, saisissement
Sai.m-Simo.n IX 15
Tandis qu'elle étoit chez moi , M. d'Elbœuf étoit chez La Vrillière , à qui il dit, sans seulement paroître en douter, que puisque le pays de Lalleu étoit adjugé membre des états d'Artois, et ne l'être plus de ceux de Lille , il étoit de son gouvernement aussi , et que l'un emportoit l'autre. Sur la mine que fit La Vrillière : « Comment , lui dit-il , monsieur , avec l'air de la plus grande surprise du monde, est-ce que vous en pouvez douter? eh! ce pays n'a été du gouvernement de Flandre que comme membre des états de Lille , et l'arrêt d'aujourd'hui, qui l'en distrait pour le faire membre des états d'Artois , décide la question et n'y laisse pas l'ombre de difficulté. » La Vrillière lui répondit modestement que le conseil ne l'avoit pas entendu ainsi , et qu'il croyoit qu'il feroit bien de n'y pas songer. M. d'Elbœuf lui demanda, avec émotion, où il avoit pris cette intention du conseil qui ne pouvoit être avec l'arrêt qu'il avoit rendu et qui décidoit tout seul. Alors La Vrillière lui montra le registre , et lui dit de lire ce qu'il avoit écrit en plein conseil par ordre de M. le duc d'Orléans et du conseil. Voilà le duc d'Elbœuf en furie, qui dit qu'il alloit parler à M. le duc d'Orléans , et qu'il feroit bien changer cette belle décision. Il y fut en effet, mais comme il s'agissoit d'effacer ce qui avoit été écrit sur le dossier et sur le registre en plein conseil , et de l'avis de tout le conseil , ou explicite ou tacite , sans opposition d'aucun , et en changer la disposition du blanc au noir, le régent se défendit d'y pouvoir toucher et de pouvoir reporter au conseil une chose qu'il avoit décidée. M. d'Elbœuf tempêta et cria, mais ce fut tout, l'affaire étoit bridée , et le pays de Lalleu demeura du gouvernement de Flandre et en est encore aujourd'hui.
Je m'étois bien attendu au but et au vacarme de M. d'Elbœuf contre lequel la foiblesse du régent auroit besoin d'une barrière , et je me sus bon gré de l'avoir adroitement su introduire, et poser si forte, sans que personne se fût aperçu ni douté de mon but , qu'elle ne pût après recevoir d'atteinte. La maréchale de Boufflers alla le lendemain remercier le régent.
Je reviens maintenant à l'anecdote qui confirmera pleinement ce que j'ai marqué du caractère indécis, à l'extrême, du chancelier d'Aguesseau. M. le duc d'Orléans avoit ordonné que cette affaire de Lalleu, qui étoit longue, seroit rapportée en deux conseils, le même jour, le matin et l'après-dînée ; que le matin seroit pour le rapport uniquement , sans que d'Antin s'ouvrît en rien de son opinion ; que l'après-dînée il commenceroit par opiner ; que tout le conseil opineroit après et que l'arrêt seroit rendu. D'Antin fit un très-long rapport qui tint jusqu'à une heure après midi. Gomme on sortoit du conseil le chancelier me prit auprès de la porte , et me dit tout bas qu'il mouroit d'envie de prendre avec moi une liberté qu'il ne voudroit pas prendre avec un autre , et qu'il espéroit que je ne trouverois pas mauvaise , c'étoit de me demander l'avis que j'avois pris sur le rapport, et que j'opinerois l'après-dînée. Je lui répondis qu'on eflet je ne m'en ouvrirois pas à un autre , et après quelques compliments je lui dis, et, aussi sommairement que le temps et le lieu l'exigeoient , les raisons principales qui m'y déterminoient. Il m'embrassa et me dit , plus que très-obligeamment , que je lui faisois le