‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 252 sur 319 · LA FORCE ET NOAILLES BROUILLÉS · texte numérisé non relu

LA FORCE ET NOAILLES BROUILLÉS

deux prodigieuses mannes du plus beau linge de table que j'aie jamais vu et en la plus grande quantité. Ils avoient su que j'avois été seul pour eux au conseil, et que j'avois longuement opiné. Ils venoien avec ce présent me témoigner leur reconnoissance. J'eus beau leur dire ce que je devois là-dessus, je ne pus les empêcher de déployer quelques nappes et quelques serviettes: mais quand ils virent qu'il leur falloit les remporter, ils se mirent à pleurer et à dire que je les méprisois, quoi ,ue je leur eusse parlé avec toute l'honnêteté possible. Je fus si touché de leur douleur de si bonne foi . que je leur dis enfin que , pour leur montrer combien j'étois éloigné de mépris et touché de leur sentiment pour moi, ils me feroient faire ce que je n'avois jamais fait et ne ferois jamais pour personne. Je pris donc une nappe et une douzaine de serviettes ; cela les consola un peu. Ils remportèrent tout le reste en me comblant de bénédictions. .Te le dis à M. le duc d'Orléans, Pour l'histoire du chancelier, je n'en parlai qu'au comte de Toulouse.

Il y eut une assez forte brouillerie entre les ducs de Noailles et de La Force sur quelques affaires de finances. La Force avoit été mis dans le tonseil des finances à Tinsu, puis malgré le duc de Noailles , contre tout ce que j'avois pu lui dire d'une place en troisième . après le maréchal de Villeroy et le duc de Noailles . dont il étoit si fort l'ancien en dignité, sans compter la naissance, et place subalterne encore pour le travail et le détail, et qui, sous le nom personnel de vice-président, n'éloit pas supérieure en effet aux emplois des autres de ce conseil, qui, plus romfus aux affaires de finances que lui et appuyés du duc de Noailles, lui feroient passer sans cesse la plume par le bec. et avec force révérences se moqueroient de lui. Il fut en e.ffet exposé à toutes les niches que le d c de Noailles ne lui épirgna pa;-. L'esprit et la capacité, joints à sa qualité , le soutinrent , mais n'empêché ent pas tous les effets de la jalousie du duc de Noailles contre un seigneur qui pour le moins 'e valoit et lui étoit égal , et qu'il voyoit lie avec Law . qui étoit sa bête. Ces démêlés finiren avec beaucoup d'autres qui avoit-nt moins éclaté, mais ce ne fut qu'en apparence, par un département fort étendu qui fut donné à M. de La Force , avec a^sez d'autorité : mais à quelque sauce que cela pût se mettre, ce n'étoit être, en bon françois , qu'intendant des finances un peu renforcé, et par conséquent être fort déplacé, comme il n'en pouvoil être autrement, dès qu'il avoit bi n voulu se foutrer si bassement dans le conseil des finance:-.

J'avois oublié deux bagatelles sur Mme la duchesse de Berry. Elle choisit Mme d'Arpajon pour la place d une d ses dames qui vaquoit par la mort de Mme d'Aydie, sœur de Rion. Arpajon , l'un des plus sots hommes de France , sans contredit , et des plus avares , avoit acheté !e gouvernement de Berry du duc de Noailles. et obtenu assez légèrement la Toison en Espagne , où il avoit servi longtemps avec les troupes de France. Il étoit lieutenant général et petit-fil du bonhomme Arpajon, duc à brevet . chevalier de l'ordre, et distingué en son temps par son mérite et ses emplois; la naissance ancienne et fort bonne. Mme d'Arpajon avoit une figure extrêmement noble et agréable, peu d'esprit, beaucoup de douceur et de politesse: trè.s-vertucuse et d'une

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piété qui n'a toujours fait qu'augmenter. Elle éloit fille de Le Bas de Montargis , un des trésoriers de l'extraordinaire des guerres , et d'une fille de Mansart , qui avoit les bâtiments. Elle étoit extrêmement riche et peu heureuse avec un mari qui ne la méritoit pas; mais elle le cachoit avec grand soin, et lui rendoit des devoirs infinis. Ils n'ont eu qu'une fille , qui a épousé , avec de grands biens , le second fils du duc de Noailles. Mme la duchesse de Berry la choisissoit volontiers, avec la marquise de La Rochefoucauld, fille de Prendre, pour aller avec elle coucher aux Carmélites, et leur disoit toujours : « Je vous amène mes deux bourgeoises, »

Cette princesse si haute et si fière , avec qui les seuls princes du sang pouvoient manger , et encore point à l'ordinaire ni en public , hors à des mariages , mais à la campagne et en particulier , mangeoit avec tous les roués de M. le duc d'Orléans, et chez elle avec des hommes de peu de chose, et avec un jésuite d'esprit et de manège, qui s'appeloit le P. Riglet , qu'elle avoit connu de jeunesse par ses femmes , et qui en disoit des meilleures.

Elle imagina aussi d'avoir un maître de la garde -robe. C'est une charge de valet. Joyeux , mort premier valet de chambre de Monseigneur , l'avoit été de la reine. Ceux de la reine mère et des deux Dauphines ne valoient pas mieux. Elle trouva une manière de chevalier d'industrie, grand spadassin de son métier , bâtard d'un Gouffier , qui se faisoit appeler Bonivet , qui ne vouloit point être bâtard , et qui pourtant n'a pu être autre chose ni reconnu comme légitime de pas un de la maison de Gouffier. Il trouva là quelques petits gages dont il avoit besoin , et y espéra quelque fortune par son manège. Mme la duchesse de Berry le prit , et dit en confidence à Mme de Saint-Simon , qui ne lui en parloit point , que c'étoit une espèce de nom qu'elle mettoit dans sa maison , de plus un homme de main qu'elle étoit bien aise d'avoir, parce que, bien aujourd'hui avec M. le duc d'Orléans, cela pouvoit changer, et qu'il falloit avoir chez soi de quoi se faire compter. Tels étoient la tête et le cœur de cette princesse.

On apprit la mort du cardinal Arias , archevêque de Séville , un des plus honnêtes hommes et des meilleures têtes d'Espagne , et qui avoit le plus contribué au testament de Charles II, étant conseiller d'État et commandeur dans l'ordre de Malte. On a vu quel il étoit lorsqu'on a parlé ici de l'avènement de Philippe V à la couronne , la part qu'Arias eut au gouvernement , et comme la princesse des Ursins sut s'en défaire , ainsi que du cardinal Portocarrero et de tous les autres , pour demeurer seule maîtresse du gouvernement. Arias fut aussi bon prêtre et évêque , qu'il avoit été bon ministre d'État , ravi de n'avoir plus à se mêler de rien , uniquement appliqué à son diocèse , d'où il ne sortit plus , et à s'occuper de son salut sous la pourpre romaine, qu'il n'avoit point briguée , mais que la pudeur lui fit donner par le roi d'Espagne , pour une marque de son estime et de sa satisfaction de ses services , qui fut universellement applaudie. Arias méprisa le monde et la cour, et se trouva mieux à Séville qu'il n'avoit fait à Madrid , quoique ce grand archevêché ne lui eût été donné que comme un exil honorable et pour se défaire de

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