ÉTATS DE BRETAGNE ROMPUS
minution qui leur avoit été accordé dessus, ils ne parlèrent que de leurs privilèges du temps de leurs ducs , et voulurent changer une infinité de choses , sans que le prince de Léon . qui présidoit à la noblesse , et qui y étoit considéré , pût rien gagner. On y envoya neuf bataillons , outre deux qui y étoient déjà, et on y fit marcher en même temps dix-huit escadrons. On s'attendoit depuis quelque temps à y voir arriver du désordre. Le maréchal de Montesquiou avoit été chargé de séparer les états s'il les voyoit disposés à ne pas obéir à la volonté du roi. Il différa quelques jours; mais les états ayant déclaré qu'ils ne changeroient point d'avis, il congédia l'assemblée. Ce fut le commencement des troubles de ce pays-là, et le fruit des pratiques de M. et de Mme du Maine.
Il y avoit quelque temps que j'étois dans un commerce secret et encore plus obscur qui , en voulant me mettre le doigt sur la lettre , m'en montroit assez pour me faire voir en gros de dangereuses cabales, et me faisoit une énigme suivie de tout ce qui m'en pouvoit éclaircir. Mme d'Alègre , dont le mari a été longtemps depuis maréchal de France , m'envoya un prêtre un matin me demander chez moi une audience fort secrète , et me prier surtout de ne point aller chez elle. Je ne la connoissois en façon du monde . et je n'avois jamais été en aucun commerce avec son mari. L'aventure me parut fort singulière, aussi cette femme l'étoit-elle beaucoup. J'en ai parlé assez pour la faire connoître, à l'occasion du mariage de sa fille Mme de Barbezieux, et des suites de ce mariage. Mme d'Alègre vint donc chez moi à l'heure marquée.
Ce fut d'abord des compliments sans fin et des louanges merveilleuses; je répondois courtement et voulois venir au fait; mais je reconnus bientôt que l'embarras d'y entrer raultiplioit la préface. De là elle vint aux louanges de M. le duc d'Orléans, à celles de mon attachement pour lui , à la constitution , au gouvernement. Elle épuisa tous les eutours et les environs avec une impatience de m^ part inexprimable. Enfin elle se mit sur le ton des oracles , serrant la bouche , tournant les yeux, accommodant sa coiffe, frottant son manchon, tantôt me regardant à me pénétrer , puis baissant les yeux et jouant de l'éventail , disant deux mots coupés et laissant le sens suspendu, tombant dans un morne silence. Ce manège fut constant dans toutes les visites que j'en reçus depuis . et qui furent assez fréquentes pendant quatre ou cinq mois. Enfin elle me fit entendre qu'il se brassoit beaucoup de choses très-importantes contre M. le duc d'Orléans et contre son gouvernement, qu'elle n'en pouvoit douter, et sans rien spécifier ni nommer lieux ou gens , elle ne cessoit d'appuyer sur la certitude de ses connoissances , et de m'exhorter d'y prendre garde , et d'avertir M. le duc d'Orléans pour qui elle me dit merveilles de son attachement et de l'obligation qu'elle se croyoit en conscience de venir à moi par mon attachement pour lui, et la confiance qu'il avoit en moi. J'eus beau lui dire que , dans les avis qu'elle avoit la bonté de me donner, je ne voyois qu'une inquiétude inutile à prendre, sans aucune lumière qui pi3t conduire aux précautions nécessaires, je n'en pus jamais tirer davantage, sinon qu'elle me reverroit quelquefois avec le même mystère, qu'elle verroit quand et comment elle m'en pourroit dire davantage; revint à
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appuyer la certitude de ses connoissances , revint aux compliments et aux protestations, et surtout exigea le plus entier secret de M. le duc d'Orléans et de moi. et que je n'allasse jamais chez elle, parce que le moindre soupçon qu'on auroit d'elle la perdroit. Tout ce verbiage dura près de deux heures, et le mystère fut poussé jusqu'à exiger que je ferraerois la porte de mon cabinet sur elle sans la conduire un pas.
Je savois bien qu'il se brassoit quelque chose en Bretagne , où les états n'étoient point encore asssemblés. Mais Mme d'Alègre étoit de Toulouse, son mari d'Auvergne. Je ne leur voyois point d'entours bretons. Sa singularité , sa vie dévote et assez retirée , son esprit , car elle en avoit, qui passoit pour tourné à la chimère, me fit soupçonner qu'elle cherchoit à s'intriguer. Je ne fis donc pas grand cas de tout ce qu'elle me dit. et comme il n'y eut rien que de fort vague, je ne crus pas en devoir alarmer le régent.
Après l'éclat des états de Bretagne, elle revint, me dit qu'elle étoit bien informée d'avance de ce qui venoit d'arriver, et encore par quels ressorts; que le régent se trompoit s'il pensoit que l'afiaire fût finie, ou que les prétentions des états en fussent l'objet, et me prenant les mains et les appuyant sur mes genoux avec des roulis d'yeux : a Tout cela, monsieur, assurez-vous-en bien et ne le laissez pas ignorer au régent, n'est que le chausse-pied, vous en verrez bien d'autres; mais.... et.... car....» Et d'autres mots coupés, comme une femme qui sait et qui se retient, et tout de suite se lève pour s'en aller. J'eus beau faire, je n'en pus rien tirer de plus. En passant la porte : « Il n'est pas temps encore, me dit-elle, mais je vous reverrai, mais ne vous endormez pas , ni M. le duc d'Orléans. » En disant cela , elle ferme la porte et s'en va.
Quelque obscure que fût cette seconde visite , je crus devoir pourtant en rendre compte à M. le duc d'Orléans. Quoiqu'il connût bien ce que c'étoit que Mme d'Alègre .. et qu'il ne vît pas plus clair dans ses langages que moi . il me parut en faire plus de cas que je n'aurois pensé. Il voulut que je suivisse ce commerce, c'est-à-dire que je me tinsse toujours prêt à la recevoir et à l'entendre, puisque sa maison m'étoit interdite, que je lui témoignasse reconnoissance de sa part, et que je fisse de mon mieux pour en tirer tout ce qu'il seroit possible. J'aurai à revenir à ce commerce plus d'une fois.
L'abbé Dubois revint d'Angleterre les premiers jours de décembre, et y retourna avant la fin du même mois. C'étoit Nancré qu'il avoit établi son correspondant et par qui ses lettres passoient au régent et du régent à lui. Par ce qu'on a vu ici en quelques endroits de Nancré, on comprend qu'il étoit très-propre à vouloir être et à devenir en efl'et l'homme de confiance de l'abbé Dubois. Noce l'avoit été un temps, mais il étoit trop singulier et trop roide pour que cette liaison pût durer; elle se tourna depuis en froideur et puis en haine ouverte. Nancré avoit tout le liant, le ployant, la patience, l'intelligence et la conformité d'âme, qui l'y rendoit merveilleusement propre. Il étoit souple et flatteur avec Canillac et admirateur avec Noailles, valet à tout faire avec Law pour en tirer et pour plaire, et grand courtisan de Stairs. J'ai parlé