‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 258 sur 319 · PREMIÈRE AUDIENCE DU COLONEL STANHOPE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE AUDIENCE DU COLONEL STANHOPE

ensemble Albéroni. Ils l'assurèrent d'abord de l'amitié du roi d'Angleterre pour le roi d'Espagne , motivèrent après ses plaintes de l'infraction de la neutralité d'Italie, dirent qu'il espéroit que le roi d'Espagne, acceptant sa médiation, enverroit incessamment un ministre à Londres pour y travailler à un bon accommodement pour prévenir un embrasement en Europe ; ils ajoutèrent qu'eu ce cas le roi d'Angleterre avoit les pouvoirs nécessaires pour entamer un traité à des conditions avantageuses et honorables à l'Espagne et utiles pour assurer le repos de l'Europe. Albéroni s'emporta d'abord , invectiva contre le traité d'Utrecht qui , en donnant tant à l'empereur , avoit ôté la balance ; dit qu'il étoit contre toute politique et contre l'intérêt général de permettre que l'empereur se rendît maître de l'Italie , et conclut que le roi d'Espagne n'entreroit en aucune négociation, et n'enverroit personne à Londres s'il n'étoit auparavant informé des conditions qu'on proposoit pour l'accommodement. Les Anglois répondirent qu'il s'expliquoit d'une manière bien opposée à l'avis du régent, qui de concert avec le roi d'Angleterre avoit déjà envoyé l'abbé Dubois à Londres; qu'à l'égard des conditions de l'accommodement ils étoient prêts de les lui expliquer.

Le cardinal les interrompit , et dit que si leurs propositions regardoient les successions de Toscane et de Parme . il en étoit suffisamment instruit; que le roi d'Espagne ne faisoit nul cas de pareilles ofiVes ; que , si on prenoit de telles mesures , il faudroit que le roi d'Espagne mît une garnison dans Livourne dans le moment que le traité seroit conclu; en un mot, qu'il étoit impossible de rien déterminer si les puissances de l'Europe ne s'accordoient à diminuer et à borner le pouvoir excessif de l'empereur. Les Anglois représentèrent que l'Europe ne s'armeroit pas pour dépouiller l'empereur des États qu'il possédoit. que les principales puissances s'étoient obligées à lui garantir; que l'unique moyen d'empêcher qu'il fît de nouveaux progrès seroit de s'obliger nouvellement par un traité à se déclarer contre ce prince s'il vouloit faire quelque entreprise. Ils soutinrent que rien ne seroit plus désagréable au grandduc que de mettre une garnison dans Livourne . mais que cette difficulté ne devoit pas rompre un traité si nécessaire à la tranquillité publique.

Malgré ces facilités , les Anglois ne trouvèrent qu'emportements et fureurs. Albéroni protesta que le roi d'Espagne n'auroit jamais l'infamie de faire à sa postérité le tort de céder pour rien ses justes prétentions en Italie : qu'il n'y avoit ni confiance ni stireté à prendre en toutes les garanties du monde . qui n'empêcheroient fjas l'empereur de se saisir de ce qu'il voudroit envahir. La conférence finit ainsi sans se persuader.

Albéroni, néanmoins, assez satisfait de la modestie des Anglois, en conclut que le roi d'Angleterre se trouvoit embarrassé de s'être trop engagé , et que l'intérêt du commerce ne permettroit pas à son parlement de lui fournir de quoi faire la guerre à l'Espagne pour l'empereur. Il ne doutoit pas d'une autre campagne encore en Hongrie; il comploit sur une grande diminution des troupes impériales en ce pays-là, et sur un grand désordre dans ses finances. Sur ce ruineux fondement il résolut de répondre , en général , que le roi d'Espagne seroit toujours

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disposé à la paix quand le traité produiroit la sûreté de l'Italie et un juste équilibre en Europe, et qu'il ne pouvoit envoyer à Londres que de concert avec le régent qui avoit offert ses offices, dont il falloit savoir les sentiments avant de répondre positivement.

Le cardinal avoit déjà laissé pénétrer ses mauvaises intentions à l'égard du roi de Sicile. Del Maro avoit remarqué son affectation à retarder l'accommodement de quelques différends de peu de conséquence avec ce prince. Il jugea qu'il les réservoit peut-être pour servir un jour de prétextes aux projets qu'il méditoit.

Le mauvais état de la santé du roi d'Espagne et sa mélancolie profonde n'arrétoit point Albéroni. Il insista toujours sur l'impossibilité de compter sur aucunes garanties par l'exemple de Majorque et de l'évacuation de la Catalogne. Il en concluoit que l'empereur, maître de l'Italie , le seroit de s'emparer des successions de Toscane et de Parme , et de fomenter encore des troubles dans l'intérieur de l'Espagne ; enfin , il déclara que le roi d'Espagne ne consentiroit à aucun accommodement , si l'empereur n'étoit auparavant dépouillé d'une partie ^des États qu'il possédoit en Italie, seul moyen d'assurer la balance absolument nécessaire au bien public de l'Europe. Quand les Anglois opposoient la parole et la garantie de leur maître , il répondoit que la parole des princes n'avoitlieu qu'autant qu'elle n'étoit pas contraire au bien public et au bien particulier de leurs peuples , et prétendoit faire voir que rien n'étoit plus préjudiciable aux intérêts de l'Angleterre que de faire la guerre à l'Espagne , même que toute alliance avec l'empereur. Si les Anglois lui représentoient que l'intention de leur maître n'étoit pas de porter la guerre en Espagne , mais d'accorder à l'empereur un secours de vaisseaux pour garder les côtes d'Italie , il répondoit qu'il seroit bien singulier de voir l'Angleterre tenir une armée navale dans la Méditerranée , uniquement pour le service de l'empereur , et que si les puissances souffroient l'usurpation de Parme et de Ferrare , que l'empereur projetoit, elles coramettroient une indignité dont elles auroient tout lieu de se repentir. Les ministres d'Espagne au dehors eurent ordre de s'expliquer dans les mêmes sentiments du premier ministre , avec toute la confiance qu'il faisoit paroître dans les forces de l'Espagne. Il craignoit les desseins de l'Angleterre et les effets de sa partialité pour l'empereur. Les discours que Stairs tint là-dessus à Paris lui déplurent tellement , qu'il voulut que les ambassadeurs d'Espagne en France et en Angleterre s'en plaignissent formellement.

Celui de Hollande à Madrid tenoit une conduite très-opposée à celle des Anglois. Il fut le seul des ministres étrangers qui illumina sa maison pour la prise de Cagliari. Ses démonstrations diflerentes de joie firent soupçonner faussement que sa république avoit approuvé cette entreprise sur la Sardaigne. Beretti se flattoit d'y trouver beaucoup de penchant pour l'Espagne, et l'Espagne affectoit une grande confiance pour la république. Cadogan même en marqua obligeamment sa jalousie à Beretti.

Ce dernier prétendoit avoir appris du baron de Rensworde qu'en même temps que la flotte espagnole mit à la voile pour la Sardaigne ,

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