‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 264 sur 319 · VILLENA, MAJORDOME MAJOR · texte numérisé non relu

VILLENA, MAJORDOME MAJOR

la reine , qui étoit aussi l'un de ces deux gentilshommes de la chambre toujours en service, à ce peu de dames de la reine tour à tour et à ces deux ou trois autres que j'ai nommées , qui , sans service , entroient quelquefois à la toilette ou au dîner : le duc d'Escalone, qu'on appeloit toujours marquis de Villena, étoit majordome-major du roi, un des plus grands seigneurs d'Espagne en tout genre, et le plus respecté et révéré de tous , avec grande raison , par sa vertu , ses emplois et ses services. J'en ai parlé, t. II, p. 318, et de son fils aîné, le comte de San Estavan de Gormaz , grand d'Espagne aussi , gendre de la camarera-mayor , et premier capitaine des gardes du corps alors.

La maladie du roi fit réduire ce court intérieur dont je viens de parler , à la reine unique de femme et à sa nourrice , aux deux gentilshommes de la chambre toujours en service , aux officiers de santé , qui n'étoient que quatre parce que le premier médecin de la reine y fut admis , et aux quatre ou cinq valets intérieurs , Albéroni sur le tout. Le reste sans exception fut exclu ; le P. Daubenton même n'y étoit admis qu'avec discrétion.

La médecine du roi est tout entière sous la charge de son majordomemajor. Elle lui doit rendre compte de tout, il doit être présent à toutes les consultations , et le roi ne doit prendre aucun remède qu'il ne sache, qu'il n'apppouve et qu'il ne soit présent. Villena voulut faire sa charge. Albéroni lui fit insinuer que le roi vouloit être en liberté , et qu'il feroit mieux sa cour de se tenir chez lui , ou d'avoir la discrétion et la complaisance de ne point entrer où il étoit , et d'apprendre de ses nouvelles à la porte. Ce fut un langage que le marquis ne voulut point entendre.

On avoit tendu au fond du grand cabinet des Miroirs un lit en face de la porte où on avoit mis le roi , et comme la pièce est vaste et longue , il y a loin de cette porte, qui donne dans l'extérieur, jusqu'au fond où étoit le lit. Albéroni fit encore avertir le marquis que ses soins importunoient, qui ne laissa pas d'entrer toujours. A la fin, de concert avec la reine, le cardinal résolut de lui fermer la porte. Le marquis s'y étant présenté une après-dînée , un de ces valets intérieurs l'entre-bâilla et lui dit avec beaucoup d'embarras qu'il lui étoit défendu de le laisser entrer. «Vous êtes un insolent , répondit le marquis , cela ne peut pas être ; » pousse la porte sur le valet et entre. Il eut en face la reine, assise au chevet du lit du roi. Le cardinal, debout auprès d'elle, et ce peu d'admis qui n'y étoientpas même tous, fort éloignés du lit. Le marquis, qui étoit avec beaucoup de gloire fort mal sur ses jambes , comme on l'a vu dans ce que j'ai dit de lui , s'avance à petits pas , appuyé sur son petit bâton. La reine et le cardinal le voient et se regardent. Le roi étoit trop mal pour prendre garde à rien, et ses rideaux étoient fermés, excepté du côté où étoit la reine. Voyant approcher le marquis , le cardinal fit signe avec impatience à un des valets de lui dire de s'en aller, et tout de suite , voyant que le marquis sans répondre avançoit toujours , il alla à lui , et lui remontra que le roi vouloit être seul et le prioit de s'en aller. « Cela n'est pas vrai, lui dit le marquis, je vous ai toujours regardé, vous ne vous êtes point approché du lit, et le roi ne vous a rien dit. »

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