‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 265 sur 319 · DONNE DES COUPS DE BÂTON À ALBÉRONI · texte numérisé non relu

DONNE DES COUPS DE BÂTON À ALBÉRONI

Le cardinal , insistant et ne réussissant pas , le prit par le bras pour le faire retourner. Le marquis lui dit qu'il étoit bien insolent de vouloir l'empêcher de voir le roi et de faire sa charge. Le cardinal , plus fort que lui , le retourna , l'entraînant vers la porte , et se disant mots nouveaux , toutefois le cardinal avec mesure , mais le marquis ne l'épargnant pas. Lassé d'être tiraillé de la sorte , il se débattit , lui dit qu'il n'étoit qu'un pe~ tit faquin , à qui il sauroit apprendre le respect qu'il lui devoit ; et dans cette chaleur et cette pousserie le marquis , qui étoit foible , tombe heureusement dans un fauteuil qui se trouva là. De colère de sa chute il lève son petit bâton et le laisse tomber de toute sa force dru et menu sur les oreilles et sur les épaules du cardinal , en l'appelant petit coquin , petit faquin , petit impudent qui ne méritoit que les étrivières. Le cardinal, qu'il tenoit d'une main à son tour , s'en débarrassa comme il put et s'éloigna , le marquis continuant tout haut ses injures, le menaçant avec son bâton. Un des valets vint lui aider à se lever du fauteuil , à gagner la porte , car ^ après cette expédition , il ne songea plus qu'à s'en aller. La reine regarda de son siège toute cette aventure en plein , sans branler ni mot dire ; et le peu qui étoit dans la chambre , sans oser remuer. Je l'ai su de tout le monde en Espagne , et de plus j'en ai demandé l'histoire et tout le plus exact détail au marquis de Villena , qui étoit la droiture et la vérité même , qui avoit pris de l'amitié pour moi , et qui me l'a contée avec plaisir toute telle que je l'écris. Santa Gruz et l'Arco , les deux gentilshommes de la chambre , qui me l'ont aussi contée , rioient sous cape. Le premier avoit refusé de lui aller dire de sortir; et après l'accompagnèrent à la porte. Le rare est que le cardinal , furieux , mais saisi de la dernière surprise des coups de bâton , ne se défendit point , et ne songea qu'à se dépêtrer. Le marquis lui cria de loin que , sans le respect du roi et de l'état où il étoit , il lui donneroit cent coups de pied dans le ventre et le mettroit dehors par les oreilles. J'oubliois encore cela. Le roi étoit si mal qu'il ne s'aperçut de rien.

Un quart d'heure après que le marquis fut rentré chez lui , il reçut un ordre de se rendre en une de ses terres à trente lieues de Madrid. Le reste du jour sa maison ne désemplit pas de tout ce qu'il [y] avoit de plus considérable à Madrid, à mesure qu'on apprenoit l'aventure, qui fit un furieux bruit. Il partit le lendemain avec ses enfants. Le cardinal toutefois demeura si effrayé que , content de l'exil du marquis et de s'en être défait, il n'osa passer aux censures pour en avoir été frappé. Cinq ou six mois après il lui envoya ordre de revenir , sans qu'il en eût fait la plus légère démarche. L'incroyable est que l'aventure , l'exil , le retour ont été entièrement ignorés du roi d'Espagne jusqu'à la chute du cardinal. Le marquis n'a jamais voulu le voir ni ouïr parler de lui, pour quoi que ce pût être, depuis qu'il fut revenu, quoique le cardinal fût absolument le maître, dont l'orgueil fut fort humilié de cette digne et juste hauteur, et d'autant plus piqué qu'il n'oublia rien pour se replâtrer avec lui , sans autre succès qu'en recueillir les mépris , qui accrurent beaucoup encore la considération publique où étoit ce sage et vertueux seigneur.

Le roi fut assez mal pour faire son testament, dicté par le cardinal et

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