LE DUC DE SAINT-AIGNAN ET ALBERONI
Albéroni ne pensoit qu'à ses préparatifs de guerre. Il publioit qu'en mai suivant le roi d'Espagne auroit cinquante mille hommes de pied effectifs, et quinze mille chevaux, et trente vaisseaux de guerre bien armés, non pour faire aucunes conquêtes, mais pour maintenir ses droits et ses amis, si aucun étoit molesté en haine de cette amitié. Mais il ne persuadoit personne . parce que personne ne pouvoit croire que tant de dépense n'eût d'objet que celui qu' Albéroni publioit. Le colonel Stanhope en fut d'autant plus inquiet qu'il le pressoit souvent de lui apprendre le motif de l'armement d'une escadre qui se faisoit en Angleterre pour la Méditerranée. On disoit à Vienne que c'étoit contre l'Espagne. Monteléon mandoit que c'étoit contre le pape , sur l'affaire de Péterborough, Mais Albéroni avoit si peu de confiance en ce ministre qu'on ne douloit pas que. s'il consentoit enfin que la paix fût traitée à Londres, il n'y fît passer Beretti.
C'étoit à quoi ce cardinal pensoit bien moins qu'à conserver ses conquêtes, et à en faire de nouvelles. Il fit laisser en Sardaigne neuf bataillons et huit cents chevaux, prit ses mesures pour faire croiser tout l'hiver des frégates depuis les côtes de Toscane jusqu'au phare de Messine . envoya de Gênes à Cagliari trente-cinq mille pistoles , pourvut toutes les places du roi d'Espagne de tout en abondance. Il refusa de traiter, en s'expliquant différemment à l'Angleterre et à la France. Il s'excusa au général Stanhope sur ce qu'il attendoit les réponses du régent, sans lesquelles l'union inséparable des deux couronnes l'empèchoit de rien faire : au duc de Saint-Aignan que , si le régent tenoit le même Inngage sur l'union des deux couronnes, il joueroit dans le monde un rôle différent de celui qu'il y jouoit. Il paraphrasa l'indignité de sa servitude pour l'Angleterre, la terreur panique qu'on prenoit de l'empereur , les grandes choses qui résulteroient , à l'avantage des deux couronnes, d'une union effective et stable. Il avoit raison sans doute, mais pour cela il auroit fallu chasser Albéroni et Dubois dans les pays les plus éloignés de la France et de l'Espagne , qui toutes les deux n'eussent jamais tant gagné.
Saint-Aignan lui représenta que les choses étoient déjà bien avancées ; que le régent étoit d'accord avec l'Angleterre sur les conditions de la paix; que, si l'Espagne étoit attaquée, la France ne pourroit la secourir, l'état du royaume obligeant à conserver la paix dont il jouissoit. Albéroni répondit que le roi d'Espagne ne s'éloigneroit jamais d'un accommodement à des conditions équitables; qu'il se défendroit jusqu'à la dernière goutte de son sang si l'empereur étoit injuste dans ses demandes; finit en disant qu'il ne pouvoit croire que, si le roi d'Espagne étoit attaqué dans le continent de son royaume , une nation qui l'avoit porté et maintenu sur ce trône le voulût voir retourner en France simple duc d'Anjou ; que si ce prodige arrivoit , il faudroil bien s'accommoder à la nécessité.
Ce discours fit un grand bruit, et fut interprété fort diversement. Ce qui est certain, c'est qu'Albéroni éloigna toujours la négociation; qu'il avoit des motifs cachés d'espérance qu'on ne pénétra point ; qu'il croyoit se faire une ressource d'une ligue qu'il formeroit entre le czar et la
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Suède; qu'il comptoit qu'il pouvoit naître de jour en jour des événements favorables à l'Espagne. Il jugeoit pouvoir faire agir les armées au dehors sans avoir rien à craindre pour lés provinces de l'Espagne, et se repaissoit ainsi de chimères.
Il désiroit sur toutes choses de ménager les Hollandois , de les aigrir contre l'empereur, et de profiter de l'occasion de se délivrer de sa crainte et de ses [desseins en modérant sa puissance. Mais ses exhortations étoient vaines. Les Hollandois sentoient la nécessité du repos pour le rétablissement de leur État , et quoiqu'il y eût différents partis dans la république , tous se réunissoient à conserver la paix. Ceux qui y avoient le plus de part aux affaires ne pouvoient sortir de leurs maximes : que l'intérêt de la république étoit de s'attacher indissolul)lement à suivre les résolutions de l'Angleterre, et suivre ses mouvements, même avec dépendance.
Rien n'étoit plus éloigné des sentiments de la république que le concert avec l'Espagne, que les discours de Riperda, tout à Albéroni, faisoient plus que soupçonner. Il parla un jour à l'ambassadeur de Sicile de la formidable puissance que l'Espagne auroit la campagne suivante , supérieure aux forces délabrées de l'empereur , qui ne pouvoit faire sa paix avec les Turcs; lui vanta le bonheur de la conjoncture pour établir un équilibre ; proposa l'union du roi de Sicile avec le roi d'Espagne , pour attaquer à la fois : l'un l'État de Milan , l'autre le royaume de Naples. Del Maro , étonné d'un pareil propos de l'ambassadeur de Hollande, répondit qu'il faudroit, avant de prendre un engagement dont les suites pouvoient être si périlleuses , être bien assuré des secours que pourroient et voudroient donner la France, l'Angleterre et la Hollande. Riperda osa l'assurer que la France favoriseroit secrètement l'exécution de ce qu'il proposoit. Sur l'Angleterre, il avoua qu'il n'y falloit pas compter ; mais il assura que , outre qu'il ne convenoit pas aux Anglois, par l'intérêt de leur commerce, de se brouiller avec l'Espagne , il prévoyoit tant d'embarras à Londres , que Georges n'auroit ni le temps ni le moyen de songer ni de se mêler des affaires des autres. A l'égard de sa république , il dit que , encore qu'il ne fût pas de la bonne politique de rompre avec l'empereur dans l'état où elle se trouvoit alors, cette extrémité étoit encore moins fâcheuse que de [se] brouiller avec l'Espagne, son commerce avec elle étant ce que ses maîtres avoient de plus capital à conserver. Son objet à lui étoit que la Hollande se maintînt neutre , mais en aidant l'Espagne de tout ce qu'il seroit possible sans se déclarer. Avec de tels propos de l'ambassadeur de Hollande , il n'est pas surprenant que les soupçons d'intelligence de sa république avec l'Espagne ne grossissent; à quoi en effet beaucoup furent trompés.
La mort de l'évêque de Malaga donna lieu de nommer Albéroni à cet évêché de trente mille écus de rente , qu'il ne reçut que comme l'introduction aux plus grands et aux plus riches sièges de l'Espagne , quand ils viendroient à vaquer. Le roi d'Espagne lui donna encore vingt mille ducats , à prendre sur les confiscations de ceux qui avoient suivi le parti de l'empereur . et tous les meubles qui avoient appartenu au duc d'U-
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zeda. Peu de temps après, le cardinal Arias, archevêque de Séville, étant mort, Albéroni fut nommé à ce riche archevêché.
Il s'expliqua , sur la fin de cette année , avec tant d'emportement sur la négociation de Londres pour la paix, à l'abbé del Maro, que ce dernier assura le roi de Sicile qu'il n'y auroit point de paix ; que l'Espagne , j)eu disposée à jeter tant d'argent mal à propos , et qui ne pouvoit craindre d'invasion de la part de l'empereur, ne feroit pas des préparatifs si considérables, si ce n'étoit pour entreprendre; et que ces vues étoient conformes au caractère d'esprit d'Albéroni , dont l'ambition étoit d'atteindre à la gloire des cardinaux Ximénès et de Richelieu. Il prétendoit qu'un nommé Zanchini , qui demeuroit à Gênes , lui avoit prédit son cardinalat. Quelque temps après y être parvenu, il l'envoya chercher, mais il ne put jamais le retrouver.
Aldovrandi , croyant faire sa cour à Rome de procurer l'acceptation formelle de la constitution par les évêques d'Espagne, y avoit souverainement déplu. La folie de l'infaillibilité étoit souverainement blessée qu'on pût imaginer qu'elle eût besoin d'autre autorité que de la sienne, ni du concours de soumission explicite des évêques, pour donner toute la force nécessaire aux bulles dogmatiques. La seule pensée étoit un abus si terrible qu'il ne pouvoit être compensé par aucune utilité qu' Aldovrandi eût pu imaginer. Il eut donc ordre de détruire son propre ouvrage , et d'empêcher les évêques d'Espagne d'accepter ce qu'ils dévoient adorer d'adoration de latrie , les yeux bandés et les oreilles bouchées , provoluîi ad jiedes , expression si chérie à Rome et si barbare dans l'Église. Ce pauvre nonce étoit depuis quelque temps si malmené de sa cour que le cardinal Paulucci , secrétaire d'État , en prit honte et pitié , le consoloit et lui en faisoit comme des excuses. Le manquement de parole d'Albéroni sur la flotte , celui de n'avoir pas présenté ce bref injurieux au roi d'Espagne, la complaisance d'avoir remis au premier ministre et au confesseur les brefs de révocation des induits, les soins du nonce d'excuser toujours Albéroni et les procédés de cette cour, étoient les griefs qui irritoient le pape , dans l'extrême dépit et l'embarras où le jetoit la hauteur sans mesure de l'empereur.
Ce monarque , qui sentoit ses forces en Italie , et qui connoissoit bien à qui il avoit affaire, écrivit moins une instruction d'un prince catholique à Gallas, son ambassadeur auprès du souverain pontife, qu'une déclaration de guerre et des lois d'un vainqueur sans ménagement pour le vaincu, et parfaitement impossibles. Il manda à Gallas qu'il vouloit bien croire que le pape n'avoit point de part à l'entreprise de l'Espagne contre lui; mais qu'il ne suffisoit pas qu'il voulût bien avoir pour lui cette complaisance, que ses actions en dévoient aussi persuader le monde; que pour y réussir l'empereur demandoit ce que le pape prétendoit faire contre le roi d'Espagne; mais prévoyant qu'il auroit peine à se porter à des partis extrêmes , Sa Majesté Impériale vouloit bien se contenter de lui demander :
Qii'Aldovrandi fût rappelé et privé de tous ses emplois , pour avoir été l'instrument de l'intelligence secrète entre le pape et le roi d'Espagne ;
368 DEMANDES ÉNORMES DE L'eMPEREUR. [1717]
Qu'Albéroni fiit cité à Rome pour y rendre compte de sa conduite, ou que le pape fit passer un de ses ministres en Espagne pour lui faire son procès ;
Que le roi d'Espagne fût })rivé de toutes les grâces que le saintsiége avoit accordées non-seulement à lui, mais à tous ses prédécesseurs 5
Que la croisade fût levée au profit de Sa Majesté Impériale dans le royaume de Naples et le duché de Milan ;
La promotion au cardinalat du comte d'Althan sur-le-champ et sans aucun délai;
Des quartiers d'hiver dans l'État ecclésiastique pour ses troupes qu'il vouloit faire passer incessamment en Italie. Véritablement on voit bien qu'il étoit difficile de rien demander de plus modeste.
Le pape pria Gallas de lui laisser ces demandes par écrit. Il vouloit répondre dans le premier mouvement que , si l'empereur en venoit à la violence, il iroit le recevoir le crucifix à la main. Son nonce en même temps n'étoit plus admis chez l'empereur. Il eut grande peine à en obtenir audience pour l'informer de la promotion de Czaki. Elle ne lui fut accordée qu'à condition qu'il n'y parleroit d'aucune autre affaire. Quoique l'empereur eût fort désiré et pressé cette promotion, il répondit dédaigneusement au nonce qu'il ne savoit encore s'il accepteroit la grâce que le pape faisoit à cet archevêque. Ainsi la cour de Vienne exigeoit avec empire les grâces qu'elle vouloit obtenir de Rome, les méprisoit après les avoir obtenues , la gouvernoit par cette politique , et la tenoit toujours tremblante devant le prince qu'elle regardoit comme le maître de l'Italie , toujours prête à suivre et à prévenir même ses désirs. Néanmoins les choses s'adoucirent de manière qu'il y eut lieu de soupçonner qu'il y avoit eu du concert.
Quoique l'Espagne , en perdant l'Italie , eût perdu en même temps son poids et son ressort principal auprès du pape , ses ministres ne laissoient pas de s'y expliquer avec assez de hauteur pour que le pape s'en trouvât souvent embarrassé. Dès qu'Acquaviva eut appris les demandes que Gallas avoit faites , il écrivit au pape pour le presser de répondre enfin au roi d'Espagne sur la médiation qu'il lui avoit offerte , de lui mander s'il y avoit quelque apparence à cette médiation, ou de lui laisser la liberté d'agir , puisque la cour de Vienne ne songeoit qu'à l'amuser pendant qu'elle prenoit ses mesures , et qu'elle faisoit les dispositions nécessaires pour envahir l'Italie.
Sur ce billet , le pape envoya à Alamanni , secrétaire des chiffres , dire à Acquaviva qu'il n'avoit pu proposer à Vienne la suspension d'armes , parce qu'il n'avoit point reçu de réponse du roi d'Espagne , quoiqu'il l'eût prié de lui mander ce qu'il pensoit sur cet article; que, dans cette incertitude , il n'avoit pu donner aucun projet , d'autant plus que l'empereur avoit demandé pour première condition la restitution de la Sardaigne , ce que le pape ne pouvoit assurer sans savoir les intentions du roi d'Espagne.
Acquaviva témoigna sa surprise que depuis deux mois que le pape lui faisoit accroire qu'il avoit proposé sa médiation à Vienne , fondée sur le